Comment parler de l'enfance violentée dans les quartiers difficiles de Marseille, lorsque les écoliers ont plus à dire sur le saccage des voitures et les trafics en tous genres que sur les jeux de la cour de récréation ?

Comment convaincre que l'espoir reste possible, les progrès envisageables quand l'éducation semble mise à mal par la triste réalité vécue dans et hors les murs de l'école ?

Comment dire l'indicible ?

Marion Provansal, jeune anthropologue membre de l'association de chercheurs "Transvercités" à Marseille, peinait en effet à décrire l'expérience menée dans une cité scolaire proche du Canet à Marseille, non loin de la cité des Rosiers. Etait-ce de la pudeur ou de la prudence, je ne le sais, mais il y avait un contraste saisissant entre la réalité qu'elle construisait sous nos yeux, par petites touches et le ton de son propos, calme et tranquille. Comme si elle avait pensé qu'il était possible de nous tenir à bonne distance du réel.

marion provansal

L'expérience décrite par Marion Provansal est un des dispositifs mis en oeuvre pour pallier la destruction des liens sociaux dans des milieux plongés dans la violence. Il s'agit d'une expérience de co-éducation qui concerne parents, enfants de classes primaires, enseignants et acteurs sociaux du quartier.

Des groupes de pairs (enfants, parents, enseignants, acteurs sociaux) sont constitués et invités à décrire la réalité qui est la leur - difficulté à enseigner pour les professeurs, confrontés à la misère sociale et culturelle des familles, difficulté des parents à concevoir qu'un avenir est possible pour leur enfants, découragement des acteurs sociaux... Et surtout difficulté des enfants à s'extraire de leur réalité quotidienne : une cité de la banlieue marseillaise, lieu de vie et de violence, stigmatisée par tous.

Et soudain, au détour d'une phrase un peu hésitante, Marion Provansal a sorti de sa manche une grenade dégoupillée : des dessins d'enfants qui semblent venus de pays en guerre civile - violence d'une lointaine Colombie, ou des favelas d'une cité sud américaine ? Mais non ! C'est là, non derrière la porte, à l'extérieur, mais dans notre ville, à Marseille !

P1130126

Dessin enfant 1

Que disent ces dessins ? La violence quotidienne ou les fantasmes des enfants d'après les récits des grands ? Ont-ils vraiment été les témoins-victimes de ces incendies de voitures, de ces vols à l'arraché de colliers, de la vente de drogue sous les sirènes hurlantes des voitures de police ?

Dessin enfant 2

P1130132

Un sentiment mêlé de rage et d'impuissance m'a alors étreint : qui peut croire encore que ces expériences de co-éducation en milieu scolaire plongé dans la guérilla peuvent inverser la spirale de violence ? Qui peut accepter que les pouvoirs publics retirent les éducateurs affectés dans ces écoles faute de financement ? Qui peut se résigner à la fermeture de centres sociaux impuissants à trouver l'argent nécessaire - indispensable ! - à une action d'envergure dans ces quartiers ?

P1130124

Et pourtant... Ce que raconte Marion Provansal, c'est la dignité des participants, leur intelligence, la vivacité des enfants... Peut-on perdre l'espoir lorsqu'on est spectateur si les acteurs eux-mêmes sont prêts à toutes les espérances ?

En somme, Marion Provansal a tenté de nous faire partager une de ces infimes tentatives de re-création de lien social - de philia, comme pourrait le dire le philosophe Stiegler -, si ténue qu'elle paraît dérisoire, mais tant attendue, tant espérée qu'elle ne saurait être tenue pour quantité négligeable.

Fabienne Chabrolin

P1130116


Petite bibliographie proposée par Marion Provansal sur ce sujet brûlant :

- Coeur de banlieue. Codes, rites et langages, David Lepoutre, réédité en 2001, coll. "Poches"

- La force de l'ordre : une anthropologie de la police des quartiers, Didier Fassin, Seuil

- Et si on poussait les murs : une démarche de co-éducation dans des quartiers populaires de Marseille, ouvrage collectif dirigé par Pierre Roche, ed. Réseau éducation prioritaire Le Canet