Un voile sur la modernité
Ce n'est pas un hasard du calendrier si la soirée inter-religieuse du 21 mars 2012 au Parvis du protestantisme était consacrée au "rôle de la femme dans les trois principales religions monothéistes". Il y a déjà quelques années qu'on a pu se rendre compte qu'une journée - le 8 mars - était bien trop étriquée pour réfléchir à la condition et aux droits de la moitié de l'humanité !
C'est pourquoi le Parvis du protestantisme avait invité trois femmes à présenter le point de vue de leurs communautés respectives sur ce sujet : Evelyne Sitruk pour le judaïsme, Sylvia Ill pour le christianisme et Akila Boumedjeria pour l'islam.
Trois femmes, trois styles différents, trois interprétations du thème imposé si éloignées les unes des autres qu'on pouvait douter que les trois oratrices aient reçu les mêmes consignes !
Traiter de la question du rôle des femmes dans les trois principales religions monothéistes demande une hauteur de vue dont seule la théologienne protestante Sylvia Ill a fait montre : elle seule a su aborder la dimension à la fois historique et exégétique du sujet. Le parcours biblique qu'elle a proposé s'est d'abord appuyé sur les évangiles : l'ominiprésence des femmes aux côtés de Jésus, sa bienveillance à leur égard, l'attention qu'il leur a porté jusqu'à faire de la Samaritaine, doublement exclue comme femme et étrangère hérétique, son apôtre - Evangile de Jean, chapitre 4, verset 1 à 30 - attestent de l'importance des femmes pour Jésus. En tant que femmes ? Non, sans doute plutôt en tant qu'elles sont des êtres humains, qui vivent, pensent, ressentent, expériment, aux même titre que leurs homologues de sexe masculin. Mais aussi en qualité d'exclues, de méprisées, non pas faibles, mais affaiblies par un droit qui ne leur rend pas justice !
Or, ce comportement d'un homme vis à vis des femmes, qui nous semble si naturel aujourd'hui, est inédit à l'époque de Jésus, dans le monde méditerranéen. Le terreau gréco-romain, peu favorable aux femmes, transformera cette relation apaisée et équilibrée entre hommes et femmes en une relation disymétrique dans laquelle les femmes perdront l'autonomie que Jésus leur avait reconnue. S'il y a des mentions de femmes prêtres dans les premiers siècles, c'est bien une autre économie qui va peu à peu s'imposer à elle, s'appuyant sur quelques textes de l'apôtre Paul et sur un choix sélectif de textes de l'ancien testament.
Et ce n'est pas le moindre des mérites de Sylvia Ill d'avoir su regarder en face, honnêtement, les textes qui introduisent un rapport de domination des hommes sur les femmes. Mais elle a aussi su rendre compte d'un des conflits idéologiques présent dans toute la bible : celui qui oppose universalisme et différentialisme, conflit qui traverse la pensée même de l'apôtre Paul. Celui-ci institue l'homme comme chef de la femme d'une main quand l'autre écrit ce beau texte universaliste : "Il n'y a plus ni Juifs ni Grecs, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ." (Epitre de Paul aux Galates, chapitre 3)
Ainsi on peut penser qu'un terreau favorable aux femmes aurait pu s'appuyer sur des textes bibliques adéquats pour proposer une construction des relations hommes-femmes symétrique. C'est le sens, il me semble, de la démonstration qu'a faite Sylvia Ill en montrant comment, peu à peu, à la faveur des lumières et de la Réforme, un courant de liberté et d'émancipation a traversé le christianisme, avec des pas en avant, des résistances, des progrès arrachés ou consentis : on le sait, les mentalités sont ancrées profondément dans les structures anthopologiques et évoluent à une échelle de temps très longue, mais les libertés acquises sont capitalisées !
L'Eglise réformée accueille désormais, depuis plus de 50 ans, des femmes pasteures - 50 ans, pour 2000 ans de christianisme ! - comme l'Eglise anglicane depuis peu et à la différence des églises catholiques ou orthodoxes. Ce courant de modernité qui poursuit la Réforme engagée au XVIème siècle montre que le christianisme n'est pas un bloc monolithique, mais qu'il est traversé de courants : face à cette réalité, on peut penser qu'une convergence de positions finira par s'imposer, et je ne peux imaginer que le point de convergence soit autre chose que la symétrie totale dans les rôles homme-femme dans l'Eglise !
C'est peut-être justement la question de la pluralité des courants dans le judaïsme qui a gêné Evelyne Sitruk dans son propos : les juifs partagent avec les chétiens et les musulmans leur dispersion géographique qui rend difficile l'émergence d'un consensus, d'une parole unifiée. Les influences culturelles des réalités vécues localement rendent encore plus manifeste cet état de fait : la mondialisation n'a pas achevé l'unification des judaïsmes ashkénaze et sépharade, ce dernier plus ancré dans la tradition aujourd'hui encore. On peut penser qu'entre les positions des ultra-orthodoxes et des libéraux sur la question du statut des femmes, un gouffre s'est creusé qui n'est pas prêt d'être comblé. Est-il possible d'envisager un ouvrage d'art de portée suffisante pour joindre ces deux rives ?
Mais voilà : on aurait pu s'attendre à une analyse critique schématique et simplifié (comment faire autrement en 30 minutes ?) des tentatives du judaïsme contemporain de résolution du conflit entre tradition et modernité sur la question des femmes. Nous sommes un peu restés sur notre faim.
Alors, me direz-vous : et l'islam ?
Je crois que le Parvis du protestantisme accueille un public ouvert, et certaines des personnes de l'assistance avaient sans doute à l'esprit la qualité de l'intervention de l'islamologue Rachid Benzine lors de la nuit de l'inter-religieux : sa finesse, son intelligence, sa bienveillance et son humour.
Mais voilà : l'inervenante pour l'islam de ce mercredi soir était venue les bras chargés de préjugés, d'a priori, d'un brin d'agressivité et d'un manque de hauteur de vue manifeste.
Elle a multiplié les affirmations en citant rarement ses sources - sourates du Coran ou tradition -, et a botté en touche lorsque le public l'a poussée dans ses retranchements, comme par exemple sur le droit d'héritage des femmes selon la charia.
Je ne prétends pas connaître le Coran pour affirmer que ses propos n'étaient pas fondés : il eut était néanmoins honnête de la part de cette oratrice de jouer le jeu avec les règles communes à toutes et de répondre à la question posée. Car il s'agissait non seulement d'interroger les textes, mais également l'usage qui en a été fait par les humains depuis la naissance des trois religions. La question n'était donc pas seulement de savoir si une interprétation favorable aux femmes aurait été possible mais de comprendre pourquoi cela n'avait pas été le cas !
La salle n'a pas été dupe : rarement le public avait eu aussi peu de questions à poser et tant de choses à dire ! Comme s'il fallait réintroduire de la connaissance et de la finese dans un propos qui n'en contenait pas et les laissait consternés. Le micro circulait, et les mises au points se suivaient, un peu comme si l'assistance en savait plus sur le sujet que certaines des intervenantes elles-mêmes ! Un moment de juste indignation !
A titre d'illsutration, on peut évoquer la manière dont Akila Boumedjeria a donné les raisons pour lesquelles elle portait le voile : elle a donné l'explication convenue sur la nécessité pour une femme mariée de réserver sa chevelure à son mari. Argument d'autorité s'appuyant sur une verset coranique sans aucune réflexion générale sur le contenu politique qu'a pris cet acte pour bien des femmes. Il faut avoir entendu des jeunes femmes portant le voile - qu'on approuve ou non leur choix ! - et se revendiquant de la démocratie, en appeler au droit, à la légalité, discuter pied à pied avec des arguments parfois difficiles à renverser pour mesurer que ces femmes sont en train d'établir un rapport avec la modernité d'une manière douloureuse mais profonde, éminemment politique.
Cette réflexion, nous pouvons la mener avec elles dans le respect mutuel, en gardant la conviction chevillée au corps que les différences entre deux humains ne se réduisent pas à la différence sexuelle, et que ce chemin vers la modernité passe par un examen approfondi de nos propres préjugés et des obstacles que nous mettons encore à l'avènement d'un humain pleinement libre.
Fabienne Chabrolin











