Quelle est la pertinence de la pensée du théologien Wilfred Monod en 2012 ? C'est par cette question que le pasteur Lilian Seitz a commencé sa conférence ce mardi 17 avril, lors d'un déjeuner du Parvis. Plus que sa théologie, c'est son engagement pratique de chrétien au service de ses semblables que Lilian seitz a choisi de nous présenter.

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wilfred-MonodNé à la fin du Second Empire (1867) et mort en pleine seconde guerre mondiale (1943), Wilfred Monod peut en effet apparaître comme dépassé : quel point commun entre le monde de cet homme né au XIXème siècle et le nôtre ? Entre les enjeux d'une société française en cours d'industrialisation, encore largement paysanne, et ceux qui résultent de la mondialisation qui s'impose aujourd'hui à nous, pour le meilleur - amitié entre les peuples - et pour le pire - désindustrialisation des nations, dumping social ?

C'est peut-être précisément parce que Wilfred Monod a été le témoin de profondes mutations que notre société secouée par une crise économique, sociale et morale peut réentendre ce que ce pasteur protestant avait à dire sur son époque. Un peu comme s'il fallait prêter attention à ceux qui ont su ouvrir leurs yeux sur la réalité vécue parfois dans la douleur par leurs contemporains.

Lilian Seitz n'a pas manqué de le rappeler : né dans une famille de bourgeois protestants, Wilfred Monod a néanmoins très tôt pu prendre conscience des bouleversements qui affectaient le monde du labeur, ces ouvriers emportés dans la tourmente de la Révolution Industrielle, que la première guerre mondiale viendrait faucher dans une terrifiante boucherie.

christianisme social

Le père de Wilfred, le pasteur Théodore Monod - grand-père du naturaliste du même nom - a été fortement influencé par le mouvement du Réveil à travers le Méthodisme : fondé au XVIIIème siècle en Angleterre par John Wesley, le Méthodisme s'était répandu en France au début du XIXème siècle. C'était un mouvement piétiste issu de l'anglicanisme qu'il prétendait réformer et qui cherchait à ranimer la flamme des églises en remettant le devoir de charité et l'évangélisation au centre de l'action des "frères".

Il n'est alors pas très étonnant que ce soit sur ce terreau que Wilfred Monod ait pu concevoir l'impérieuse nécessité d'un christianisme social !

fallotIncité par son père à voyager, le jeune Wilfred Monod s'ouvre à d'autres cultures, d'autres milieux sociaux que le sien et fait des rencontres décisives : le pasteur des Eglises Libres, Tommy Fallot (1844 - 1904) un des initiateurs du christianisme social, contribuera ainsi à éveiller le jeune Monod, d'abord pasteur à Condé sur Noireau - Normandie -, puis à Rouen, à la question sociale du monde ouvrier. 

Auguste_Joseph_Alphonse_GratryLa première décennie du XXème siècle voit le règlement progressif de la querelle sur la laïcité qui durait depuis plus de 40 ans : la loi de 1905 est le terme de cette bataille qui a opposé le catholicisme à l'Etat, mais aussi à une partie de la société civile à laquelle appartiennent les protestants. Le prêtre catholique libéral Alphonse Gratry (1805 - 1872) est alors à contre courant de son église qui se ferme sur elle-même : il adopte un point de vue plus ouvert, précurseur du christianisme social, de l'oecuménisme, mais aussi du pacifisme, et sa pensée marquera Wilfred Monod de manière positive.

soderblom_postcardEnfin, Nathan Söderblom (1866 - 1931) prêtre luthérien suédois en charge d'une paroisse luthérienne parisienne, et qui deviendra par la suite primat de l'Eglise de Suède, oeuvre pour une vision apaisée des différences théologiques entre confessions chrétiennes au profit d'une "théologie pratique" centrée sur le social. C'est bien une conviction que partage Wilfred Monod, qui s'engage alors dans le mouvement de rassemblement des Eglises protestantes, créée par Söderblom en 1908.

En 1910 se déroule la conférence d'Edimbourg qui est l'acte de naissance officiel de l'oecuménisme mondial. Elle ne réunit néanmoins que des églises proches du protestantisme.

oecumenisme_webWilfred Monod est ainsi activement impliqué dans une action qui repose sur trois piliers : le christianisme social, l'oecuménisme et le pacifisme. Il explore les questions relatives à la place de l'Eglise dans le monde. Etre pasteur n'implique pas d'être coupé des réalités sociales. Au contraire, "pour devenir pasteur, devenons des chrétiens !" Il estime que son engagement doit dépasser son église particulière, que l'esprit messianique est un idéal évangélique qui ne doit pas rester enfermé entre les murs d'un temple, mais  s'infiltrer dans la société et inspirer toutes les questions sociales. Le mouvement oecuménique a ainsi vocation à être internaional et doit servir la paix des nations.

Le sujet est brûlant, dans les années qui suivent la première guerre mondiale : Wilfred Monod est convaincu qu'une entreprise de réparation et de réconciliation pour une paix durable doit être menée. Le désastre de la guerre le conduit à appeler de ses voeux une action commune, un engagement pour la paix de tous parlements, gouvernements, pays. "Aimez-vous comme je vous ai aimés", c'est à ceci qu'on reconnaîtra les disciples de Jésus-Christ.

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En 1925 la conférence oecuménique du Christianisme pratique de Stockholm, organisée par Söderblom, rassemble anglicans, protestants et chrétiens orthodoxes. Elle suscite un immense espoir, malgré l'absence des catholiques et Wilfred Monod - il est alors pasteur à l'Oratoire du Louvre, à Paris, depuis 1907 - y participe activement, notamment en rédigeant l'épreuve des conclusions de la conférence, qui sera largement amendée, jusqu'à en exclure les références à l'action sociale : cela en dit long sur les points de désaccords des différentes églises représentées dans la conférence.

On ne saurait passer sous silence, in fine, l'engagement de Wilfred Monod dans la lutte contre l'alcoolisme qui ravageait les campagnes - signe, s'il en fallait un autre, de son attachement à son prochain, quelles que soient les circonstances qu'il traverse - et la Fraternité Spirituelle des Veilleurs - ou Tiers-Ordre des Veileurs -, qu'il a fondée en 1923 avec son fils Théodore.

Et ce n'est pas le moindre des paradoxes apparents du christianisme libéral issu des mouvements du Réveil protestant : la piété qui l'animait était manifeste et la pratique de la prière personnelle était quotidienne. On peut donc s'étonner de trouver parfois, dans les débats qui opposent au sein du protestantisme réformé les courants libéraux et évangéliques, un clivage autour de la pratique de la prière, libre et personnelle pour les seconds quand les premiers semblent s'attacher à un certain formalisme esthétique, un peu comme s'il fallait se méfier d'une pratique chrétienne qui ne s'ancrerait pas dans l'action. Or, il apparaît que la genèse du mouvement du christianisme social peut renvoyer dos à dos les chrétiens qui renoncent à puiser dans la prière l'énergie de l'action et ceux qui désertent "les lieux où Dieu se trouve", où ils peuvent rencontrer leur prochain.

Pour terminer, Lilian Seitz a évoqué les dernières années de la vie de Wilfred Monod, marquées par l'échec et le renoncement.

Renoncement à la chaire de professeur de la faculté de théologie, sous la pression d'étudiants barthiens - i.e. favorables au théologien Karl Barth.

Echec du pacifisme en ces temps de montée du nazisme et du fascisme dans le monde. Une pilule amère pour un homme qui a consacré sa vie à relier, réunir, rapprocher. Fracture dans une unité rêvée, sublimée, dont le tragique s'exprime pleinement dans une rencontre que fit Wilfred Monod lors de la réunion d'une conférence oecuménique en Yougoslavie, en 1933 : Monod avait remarqué que les idées nazies avaient pénétré le conseil oecuménique, et il avait milité en vain pour que cette réunion n'ait pas lieu. Il s'était malgré tout rendu en Yougoslavie et y avait fait la connaissance d'un jeune homme nazi convaincu que l'universalisme exprimé dans la conférence de Stockholm était caduc, dépassé.

L'histoire semble avoir donné raison à Monod contre ce jeune homme : si le nazisme n'a légué que des ruines, "la clairière", centre social et culturel fondé par Wilfred Monod lorsqu'il occupait la chaire pastorale de l'Oratoire du Louvre, est toujours là, de même que la Fraternité Spirituelle des Veilleurs. Et il nous appartient de renouveler l'esprit du Christianisme social qui animait Wilfred Monod dans sa vie de chrétien.

Fabienne Chabrolin

"Maintenant donc ces trois choses demeurent : la foi, l'espérance, et l'amour ; mais la plus grande de ces choses, c'est l'amour." La Bible


Petite bibliographie pour aller plus loin :

- Christianisme spirituel et christianisme social, de Laurent Gagnebin (Labor & Fides)

- Viens et vois, de Wilfred Monod

- Après la journée, de Wilfred monod