un-trou-de-serrureLa lecture du dernier article de François Cassin sur le déjeuner du Parvis du mardi 26 mai me donne l'opportunité de développer l'idée qui sous-tend ce blog : encourager la participation, la riposte, enrichir le contenu, en somme inciter à réagir aussi bien aux conférences proposées par le Parvis du Protestantisme qu'aux articles eux-mêmes, voilà ce que nous souhaitons. Et cela me semblait d'autant plus intéressant de m'inscrire ici dans cette démarche que je n'ai pas assisté à la conférence sur "Le bonheur de toucher" : l'article de François Cassin a su amorcer ma curiosité, déjà aiguisée par le titre de ce déjeuner-débat, et a suscité mon envie de partager quelques réflexions.

p16johpstt1visrk27gev14fq21Ce qui frappe tout d'abord, c'est le contraste entre la prééminence du toucher dans le développement de l'embryon et sa relégation dans la pratique et le discours religieux à une place bien moins favorable : il semblerait même que l'on ait peu à peu asséché la veine sensorielle pour ne garder plus que l'ouie et, dans une moindre mesure, la vue. Exit le goût, l'odorat et le toucher, trop enclins à nous attirer vers des abîmes peu sûrs, dangereusement proches de la luxure !

2219124e0e35a977231239edd5f6c10303ccfeeSi vous pensez que j'exagère, songez à la place que la musique occupe dans les temples et les églises en Occident, jusqu'à détrôner l'art pictural ou architectural. Bien sûr, on peut rétorquer qu'il est plus facile de mettre en appétit la vue ou l'ouie à travers l'art que les trois autres sens, mais l'explication doit peut-être être recherchée dans une méfiance croissante pour tout ce qui n'ouvre pas à une analyse intellectuelle, et les Lumières ont sans doute leur part de responsabilité dans cette disqualification des perceptions sensorielles brutes : que l'on songe, par exemple, aux mises en garde contre les apparences et les signaux trompeurs de nos sens que seule la raison peut interpréter avec efficacité.

Je reste néanmoins très attachée à la hiérarchie entre raison et sens, entre réflexion et perception, et la remise en cause de la raison, fréqente de nos jours, m'agace ! Cependant, il me semble qu'à trop oublier que nous avons 5 sens, nous passons peut-être à côté de laseringat beauté et du réconfort de certains textes bibliques, comme Lilian Seitz a su le montrer : rendre au toucher sa fonction, voire sa valeur, nous permet de briser des barrières qui nous enferment, nous aliènent, parce qu'elles nous coupent de nos semblables. Et je ne crois pas me tromper en disant qu'à aucun moment on ne mentionne que Jésus ait écouté autre chose que les paroles de ses interlocuteurs : ni chant, ni musique ne sont mentionnés dans les évangiles. Il ne s'est pas davantage extasié devant une Fille_de_Jaire_01_smalloeuvre d'art picturale. Mais il a changé de l'eau en un vin de grande qualité, il s'est réjoui du parfum répandu par une femme sur ses pieds, et par dessus tout, il n'a cessé de toucher et se laisser toucher par les hommes, les femmes et les enfants qu'il a rencontrés. Oui, dans les évangiles, le toucher est premier !

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Merci à François Cassin de m'avoir permis d'en prendre conscience !

Dans un deuxième temps, il me semble malgré tout nécessaire d'insister sur l'importance de garder un juste équilibre entre raison et perception pour éviter deux écueils : comme je viens de le rappeler, nous nous sommes privés d'une part de notre humanité en bridant nos sens, ou en les méprisant comme des "membres impudiques" pendant de nombreux siècles - en Occident, à tout le moins. Les femmes, assimilées à des êtres "sensibles" - commes si tous les humains ne l'étaient pas ! - ont ainsi fait les frais de cette position rigide, et elles ont été longtemps écartées des milieux pensants. Mais nous devons nous préserver d'une autre dérive : celle qui consisterait à faire reposer l'essentiel de nos relations avec nos semblables sur les expériences sensorielles, au mépris de la raison, au risque, également, de prendre des vessies pour des lanternes : il est aisé de verser dans un sentimentalisme stérile qui prendrait les habits de la piété ou de la charité. Qui trop embrasse mal étreint : la raison autorise cette distance qui prémunit contre un narcissisme aveugle qui nous ferait chercher notre propre image dans la relation intime avec les autres !

Fabienne Chabrolin