Dire que Jérusalem est une ville d'une haute valeur symbolique pour les chrétiens est d'une banalité telle qu'on pourrait s'étonner que le Parvis du Protestantisme ait décidé de consacrer un déjeuner du Parvis à ce thème en invitant Claire Reggio, docteure en histoire et professeure à l'ISTR-ICM (Institut de Sciences et Théologie des Religions de Marseille), ce mardi 12 juin.

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Mais il est toujours intéressant de s'interroger sur l'histoire de l'ancrage de cette ville "dans la chair des chrétiens". Elle "appartient à la mémoire de leur foi, de leur imaginaire", comme à celle des juifs encore aujourd'hui. Et l'on pourrait ajouter à cette liste les musulmans !

P1150743Claire Reggio nous invite donc à examiner les origines du christianisme pour y déceler les causes d'une survalorisation de Jérusalem dans l'Eglise. Dans un discours très construit et professoral, émaillé d'exemples et de références à la bible ou aux pères de l'Eglise, elle nous invite à une prise de conscience : l'importance de Jérusalem n'est pas une greffe tardive dans le christianisme ! En effet, les évangiles accordent à cette cité une place éminente dont on mesure le poids aussi bien dans le nombre des références à la ville-même que dans le caractère essentiel pour le christianisme naissant des évènements qui s'y sont déroulés. C'est le lieu où le Verbe se fait Chair, le lieu de la révélation de la divinité du Fils. C'est la ville que Jésus a aimée, qu'il a pleurée. Il ne l'a pas fuie lorsqu'il est devenu évident que la mort l'y attendait, "car il ne convient pas qu'un prophète périsse hors de Jérusalem" (évangile de Luc) : Jérusalem est ainsi la ville de sa Passion.

Entrée de Jésus à Jérusalem

Jérusalem, c'est aussi la ville du Temple : Jésus parle du temple et au temple. Ce faisant, il s'adresse au pouvoir religieux qui y esr concentré en rappelant que Jérusalem est associée au salut des Nations (dans une tradition vétérotestamentaire : qu'on pense par exemple au Psaume 87). Et lorsque, avant son ascension, il envoie les disciples en mission, c'est de Jérusalem qu'il le fait, marquant ainsi que cette ville est le fondement et le point de départ de l'évangile en marche.

Les apôtres l'auront bien compris : Paul lui-même évoque le rôle central de Jérusalem et s'y rend après sa conversion pour conforter sa foi, comme les disciples d'Emmaüs avant lui l'avaient fait - réalisant que celui qui s'adressait à eux était le Christ ressuscité, ils rebroussent chemin vers Jérusalem pour annoncer cette nouvelle inouïe. Puis, à Pentecôte, Pierre prononce son premier discours à Jérusalem. Enfin, comme Jésus avant eux, les disciples ne fuiront pas Jérusalem aux temps de persécution.

On pourrait ainsi multiplier les exemples qui attestent de la place de cette ville de sainteté - plutôt que ville sainte - dans l'Eglise originelle. Elle sera le point de départ d'un thème qui structurera le christianisme des premiers temps, surtout après la démolition du temple en 70 après JC par l'empereur Titus, puis, au IIème siècle, la destruction par l'empereur Hadrien de la ville et la dispersion des juifs - faisant de Jérusalem une ville paienne d'un pays nommé désormais par le pouvoir romain "Syrie-Palestine". Ce thème, c'est celui de la Jérusalem Céleste, dont le plus célèbre théoricien est St Augustin.

Jérusalem 2

Est-ce cet attachement premier des juifs christianisés à Jérusalem, relayé par les pères de l'Eglise dans les premiers siècles, qui explique que la ville soit devenue un lieu de pèlerinage pour les chrétiens ? On pourrait le penser en considérant ce qui vient d'être rappelé, mais également l'importance du pèlerinage à Jérusalem dans le judaïsme, surtout depuis la déportation des juifs à Babylone. Les querelles entre Samaritains et juifs ont pu également cristalliser les croyances respectives des deux communautés en les ancrant dans des lieux bien définis. C'est ainsi que la Samaritaine dit à Jésus : "Je vois que tu es prophète. Nos pères ont adoré sur cette montagne ; et vous dites, vous, que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem." Enfin, Claire Reggio estime que le pèlerinage est bien une tradition juive inconnue du monde païen.

pèlerinage Jérusalem

AbydosC'est une idée que l'on trouve en effet lorsqu'on interroge le net sur ce point : mais, en fouillant davantage, on se rend compte que le monde païen ancien n'est pas étranger à l'idée de pèlerinage. On constate en effet qu'en Egypte ancienne, Abydos était un lieu de pèlerinage consacré à Osiris : on trouve des tablettes l'attestant datant 3500 av. JC environ ! On s'y rendait de son vivant, ou, si cela n'avait pas été possible, on s'y faisait ensevelir à sa mort. Ceux qui ne le pouvaient pas envoyaient une stèle sur ce lieu de pèlerinage : cela semble très similaire aux pratiques ultérieures d'ensevelissement de chrétiens à proximité de tombes de saints ou de leurs reliques ! Que le peuple hébreu ait eu des contacts avec le Abydos 2peuple Egyptien est au moins attesté par la Bible : la notion de pèlerinage est-elle passée par ce canal chez les Hébreux ? Par ailleurs, on trouve également dans les siècles qui ont suivi la mort du Bouddha des pratiques de pèlerinage vers certains des lieux où ses restes ont été dispersés. En somme, il apparaît plutôt, si j'en crois ce que j'ai pu lire sur la toile, que le pèlerinage est une pratique universelle des peuples qui ont une religion.

La question reste donc entière, et elle a été posée par un auditeur à Claire Reggio : comment les humains ont-il pu envisager de se rapprocher d'un Dieu transcendant et éloigné d'eux - ou d'une pensée transcendante - en se rattachant à des choses aussi matérielles que des lieux fréquentés par des prophètes ou des "saints" ? N'est-ce pas une preuve de naïveté ?

Enfin, on ne pouvait terminer sans évoquer les croisades et leur lot de souffrances, subies et infligées, ainsi que ce que cela dit de la relation que le Christianisme entretient avec le pouvoir. La réponse de Claire Reggio à cette question est sans ambiguïté : les croisades ont une origine anthropologique et non religieuse. La recomposition de l'exercice du pouvoir qui avait conduit à sa décentralisation à travers la féodalité, installée au cours des IX et Xèmes siècles, n'avait pas réglé tous les problèmes : en particulier celui du devenir des cadets dans les familles féodales dont les aînés seuls héritaient les fiefs. Aucun débouché n'était offert à ceux qui n'avaient pu se voir offrir la cléricature. Il fallait envoyer ces jeunes ambitieux désoeuvrés se battre ailleurs qu'en Europe : la prise des lieux "saints" par les Arabes fut le prétexte qui permit de se débarasser de ces jeunes encpmbrants en offrant à leur épée un objectif acceptable.

Croisades

Mais cela aurait probablement été plus difficile sans la sacralisation de la guerre : que le Christianisme ait pu dériver jusque là alors qu'il prêche l'amour et la paix s'explique largement par le terrain où il s'est développé en Europe à partir du IVème siècle, après la conversion de l'empereur Constantin Ier. Des peuples rompus à la violence et la guerre, qui ne pratiquent pas le rejet des armes ont permis que s'opère cette transformation des mentalités. Cela en dit long sur l'empreinte profonde des modes de vie et de pensée sur la manière dont sont entées les religions lorsqu'elles sont adoptées par les peuples. C'est peut-être une condition de prise de la greffe...

Quoiqu'il en soit, cela doit faire réfléchir et conduire les chrétiens à examiner les causes profondes des choix fondamentaux qu'ils font dans les sociétés dans lesquelles ils vivent : séparer l'ivraie et le bon grain est une nécessité, en repérant ce qui relève de l'évangile ou, au contraire, de préjugés de société ou de groupes humains, préjugés qui prennent les habits de la vérité pour l'occasion.

Vaste programme !

Fabienne Chabrolin