Dorothee Sölle : entre religion et mystique, une théologie engagée - Conférence-débat animée par Iris Reuter, pasteure de l'Eglise réformée de Marseille Nord - Vitrolles

P1150787Sentinelle

On ne reconnaît bien souvent la valeur prophétique des voix qui se sont élevées pour avertir, ou dénoncer, que lorsque le danger dont elles s'étaient fait l'écho est déjà là : "bien malin qui aurait pu le prévoir", croit-on savoir. Mais ces malins-la, tristes augures, ont crié en vain et prêché dans le désert longtemps avant que la catastrophe ne soit manifestée à tous !

Dorothee Sölle est-elle une de ces sentinelles du XXème siècle ? Le déjeuner-débat qui lui a été consacré ce mardi 19 juin éclaire cette question à travers le portrait que la pasteure de la paroisse de Vitrolles-Marseille Nord, Iris Reuter, a fait de cette théologienne féministe allemande.

Dorothee Sölle

Née en 1929 à Cologne, Dorothee Sölle est issue d'une famille de la grande bourgeoisie de tradition protestante, ouverte, tolérante, cultivée. Adolescente, elle sera fortement influencée par son professeur de religion à l'école, qui aura su mettre en dialogue philosophie et théologie, disciplines qu'elle choisira d'étudier à l'université.

Nature morte à la tête de mort - PicassoLes années 50 sont marquées en Allemagne par la reconstruction : le pays est en ruine, la population affamée et abasourdie. Mais c'est à une autre reconstruction que celle des villes et des infrastructures que Dorothee Sölle en appelle : comment expliquer la grande catastrophe du nazisme ? Comment en est-on arrivé à cet aveuglement criminel ? Comment, enfin, ne pas rejeter le modèle théologique qui s'était peu à peu imposé dans le christianisme : celui d'un Dieu tout-puissant, maître du cours du monde ? Ce Dieu tout-puissant est mort dans les chambres à gaz d'Auschwitz : celui qui prend sa place, c'est Jésus-Christ. En lui, on trouve un Dieu qui a besoin de l'homme pour se faire connaître. Dorothee Sölle, à la suite de Dietrich Bonhoeffer, et face à l'amnésie d'une Allemagne qui tourne le dos à son passé, à ses crimes, à sa responsabilité, milite pour une théologie de l'amour qui pose la participation de l'homme à la passion de Dieu sur la croix, sans concession à l'égard de la recherche de la vérité.

Berlin détruite

Fraction ARC'est donc sur la voie d'une théologie contextuelle que Dorothee Sölle nous emmène, à la recherche de Dieu dans et par l'action, avec pour fil conducteur l'engagement de l'homme pour l'homme avec Dieu. Piété, foi, action, notamment l'engagement politique, sont inséparables et doivent prendre en compte les "humbles" et les "petits". Dorothee Sölle crée alors les "Veillées de prières" qui s'emparent de sujets d'actualité telles les élections au Bundestag (Parlement allemand) ou la "Bande à Bader". N'ayant jamais pu accéder à un ministère pastoral en Allemagne, elle incarne une parole critique libre d'allégence à l'institution ecclésiastique et touche ainsi ceux qui rejetaient les traditions des églises ou encore ceux qui cherchaient à lier foi et actualité.

Dieu lui-même n'a-t-il pas toujours été à côté des souffrants ? Cette idée a fait son chemin dans l'Eglise aujourd'hui, mais elle n'allait pas de soi au moment où Sölle, et d'autres avec elle, exploraient cette voie. Et c'est bien une des victoires que l'on doit à Dorothee Sölle, mais aussi à ceux qui, comme elle, ont tenté d'entraîner la pensée de l'Eglise hors des sentiers battus : les théologies de la libération, dont se réclamait Sölle, démontrent, s'il le fallait, combien des siècles d'emprise des hommes sur les femmes, des puissants sur les faibles, des pays du Nord sur ceux du Sud, avec souvent la complicité des Eglises nationales, ont contribué à aliéner les individus. "L'Eglise a déserté les lieux où Dieu se trouve", avait pu dire Bonhoeffer. De la même façon, les théologiens de la libération rappellent, comme le souligne Iris Reuter, que "Jésus-Christ ne se trouve pas forcément dans les absides et les sacristies des églises, mais qu'il est avec les damnés", il "com-pâtit", "souffre avec" eux.

THEOLOGIE DE LA LIBERATION GRAND FORMAT

Cette notion de "com-passion" est au coeur de la théologie et de la recherche mystique de Dorothee Sölle : dans les années 70 (elle a alors 45 ans), à la faveur d'un séjour aux USA - elle occupe alors la chaire de théologie systématique à l'Union Thological Seminary de New York -, Dorothee Sölle comprend que l'action qu'elle prône doit puiser son énergie dans une relation profonde avec Dieu, dans laquelle le mysticisme prend tout son sens. Non pour procurer un bien-être au croyant qui s'y adonne, mais dans une vision exigente d'une conception hollistique de la vie, comme une protestation contre ce qui divise l'être humain, le morcèle, l'éloigne de la plénitude de la vie.

C'est donc tout naturellement que cette femme d'action et de pensée conjointes s'est engagée dans les mouvements pour la paix, dans la résistance non violente, dans une théologie féministe qui prétend réconcilier les femmes et les hommes sans jamais les séparer : unir plutôt que désunir, rassembler au lieu de diviser, mais prendre le risque du scandale s'il le faut, si la vérité est en jeu. Résister. Ne jamais abdiquer.

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C'est ainsi qu'elle scandalise lors de son discours à la conférence des Eglises protestantes en Allemagne (Kirchentag) en 1974, évoquant "l'histoire sanglante qui pue le gaz" et "la peur de pays riches sur-armés". Sa crtique radicale de l'exploitation capitaliste et du silence des églises suscite l'hostilité des milieux chrétiens. Mais Dorothee Sölle défend une autre idée du péché que celle qui a dominé dans l'Eglise depuis des siècles : le péché n'est pas une question individuelle surtout. Elle propose une définition plus structurelle et politique du péché qui échappe à tout moralisme. Elle déclare par exemple que "le problème du péché n'est plus tellement celui de l'onanisme que celui du prix du pain". Le système politique et économique est donc lui-même porteur de péché.

Chute mur de BerlinMais c'est peut-être à l'occasion de la chute du mur de Berlin à l'automne 1989 que Dorothee Sölle aura le mieux joué son rôle de sentinelle. Alors que le monde communie sur le thème de la libération des pays de l'est de l'idéologie communiste, elle sera de ceux qui auront su mettre en garde contre l'autre danger, celui qui guette les humains livrés à la folie d'un libéralisme effréné : le capitalisme sauvage, un temps contre-balancé par son double négatif, le socialisme soviétique, peut désormais répandre son idéologie de l'utilitarisme et du profit. On découvre alors que des hommes et des femmes peuvent apparaître comme "superflus" au regard des contraintes imposées par la nouvelle pensée économique toute-puissante, nouvelle déesse tutélaire... pour les puissants.

Capitalisme

Contre la résignation, contre le découragement qui s'abat sur les mouvements progressistes qui ont recherché un monde meilleur, Dorothee Sölle ne baisse pas les bras : la crise économique qui secoue presque tous les pays du monde depuis 4 ans est là pour nous rappeler qu'il est parfois salutaire de prêter l'oreille aux sentinelles qui, envers et contre tout, s'engagent pour et avec les humains, dans un combat opiniâtre et empreint de discernement.

Fabienne Chabrolin


Petite bibiographie en français pour aller plus loin :

- Souffrances, de Dorothee Sölle

- Imagination et obéissance, réflexion pour une éthique chrétienne à venir

Un article sur les liens intellectuels entre Bonhoeffer, Arendt et Sölle