Il y a un paradoxe assez frappant dans le contraste entre la difficulté à définir la beauté et l'évidence de l'expérience du beau qui s'impose à nous devant une oeuvre d'art ou un paysage bouleversant.

C'est pourtant bien ce concept complexe de beauté que Pierre Benedetto* s'est attaché à pister dans le passé, dessinant ses contours changeants, polysémiques devant l'auditoire des déjeuners du Parvis, concentré et attentif, ce mardi 16 octobre 2012.

Reprenant à son compte les travaux d'Umberto Eco, en particulier son "Histoire de la beauté", suivie de l'"Histoire de la laideur", Pierre Benedetto fixe les limites de son propos : comme Eco, il choisit de s'intéresser avant tout à la beauté produite par l'activité humaine. En effet, si le regard que l'humain porte sur le beau a été modelé par la nature, c'est dans le domaine de l'art qu'il relève le défi de la confrontation de l'oeuvre et du jugement de ses pairs. D'autre part, il semble que l'accord soit plus facile face à la beauté de la nature que devant une oeuvre artistique - tableau, sculpture, morceau de musique... Ainsi, c'est bien dans ce rapport que les hommes entretiennent avec le produit de l'intelligence et de la créativité humaines qu'on peut espérer construire une compréhension fine de la beauté.

Auguste Herbin - Synchromie en noir

En bon enseignant, Pierre Benedetto ne manque pas de définir son objet d'étude ! Il propose deux définitions. Dans son sens restreint, la beauté est synonyme d'harmonie. Elle est une valeur esthétique parmi d'autres (que l'on pense aux adjectifs gracieux, troublant, sublime, voire comique...) L'art Grec, mais aussi l'art roman ou classique comprennent la beauté dans cette acception. En un sens, cette définition met l'accent sur la valeur intrinsèque de la beauté. Mais on peut estimer que le beau est ce qui procure un plaisir de type esthétique en choisissant alors une définition extrinsèque qui s'attache à l'effet produit par le beau. C'est l'approche que l'on privilégie dès lors qu'il est question d'art moderne, primitif ou africain.

Ce serait, selon Luc Ferry, une des ruptures opérées dans le concept de beauté. En effet, avant l'époque moderne, l'art exprimait une vérité supérieure et extérieure à l'humain, celle de la splendeur de l'être divin. Vision transcendante de l'art et du beau qui laisse place peu à peu, dans un lent processus de laïcisation, à l'immanence de l'esthétique dont la fonction est désormais d'éveiller une émotion face à l'oeuvre. Le beau devient "ce qui a pour vocation de plaire à la sensibilité humaine".

Mais si l'on creuse encore le concept, en suivant les anciens, on peut l'affiner et mesurer les étapes de son évolution jusqu'à la rupture décrite par Ferry. Ainsi, selon Platon, le désir des beaux corps produit l'amour des belles âmes qui mène à la contemplation. La beauté permet donc de se rapprocher d'un idéal, elle se confond avec la perfection esthétique : on est bien là dans l'approche théologique de la beauté et de l'art. Par ailleurs, Platon assimile la beauté à la vérité. Le mythe de la caverne illustre le combat des humains contre les apparences : dans la recherche de la beauté, il y a une lutte de même nature qui permet de se détacher des apparences pour remonter vers le monde des idées les plus élevées. En somme, le monde des idées, plus que celui de l'art, est le domaine par excellence de l'expression et de la recherche du beau.

Ron Muek - Une femme malade

Aristote, quant à lui, privilégie la notion d'harmonie, estimant que le beau est la forme idéale que l'on donne à la nature dans sa représentation, qu'elle soit de l'ordre de l'imitation ou de la stylisation. Chaque partie d'un ensemble est alors subordonnée aux autres pour constituer un tout : l'accord est si juste qu'aucun élément ne surpasse l'ensemble.

Mais, au IIIème siècle de notre ère, Plotin pose que le monde des idées n'est pas supérieur à celui de la réalité. La lumière divine confère de la beauté aux choses terrestres par la médiation du monde cosmique. Comme la lumière, la grâce se répand sur les réalisations des humains.

Puis, au moyen-âge, l'art va chercher à s'élever. Le symbolisme s'impose, en particulier dans l'art roman. Les mosaïques permettent d'exprimer la richesse de la créativité humaine. Après les premiers décors des églises paléochrétiennes, on trouve à partir du XIIème siècle des églises entièrement couvertes de mosaïques. En orient, les icones byzantines sont elles aussi chargées de symboles. Leurs traits lumineux et sereins expriment leur transfiguration par l'accès à la transcendance. L'art devient un moyen de communication qui repose sur une théologie et une mystique.

ravennes

Au XIIIème siècle, les découvertes en optique de Robert Grossetête ou Roger Bacon vont les conduire à intégrer la théologie à l'optique (à moins qu'il ne s'agisse du contraire !) On retrouve l'idée de Plotin d'une comparaison entre lumière et grâce : elles se répandent et se diffusent parmi les hommes.

Lorenzo Monaco - Adoration des Mages

Plus tard, à l'aube de la Renaissance, l'humaniste Alberti (né en 1404, mort en 1472), peintre, architecte, écrivain et philosophe, mais aussi mathématicien, proposera une théorisation de la beauté par l'idée d'une ordonnance mathématique. Elle trouve son expression première en musique et en architecture : que l'on pense, par exemple, au nombre d'or (la "divine proportion !) De Léonard de Vinci à Ricardo Bofill (à Montpellier), sans oublier Le Corbusier et son Modulor, les architectes se sont emparés jusqu'à l'abus de cette divine proportion !

ModulorOn le voit bien dans ce parcours historique : en procédant par touches et retouches successives, on dessine une carte de la beauté qui va osciller entre transcendance et immanence, absolu et relativisme, idéalisme et réalisme.

Mais c'est à la Renaissance que l'opposition entre deux conceptions de l'art se fait si forte qu'on peut parler de rupture : si les uns pensent que l'inspiration de l'artiste est d'origine divine, un déplacement s'opère, chez les autres, de l'artiste - l'émetteur - et son oeuvre vers celui qui la contemple - le récepteur. C'est bien le coeur de la rupture évoquée par Luc Ferry. Kant va contribuer à cette révolution de la conception classique de la beauté. Dire d'un objet qu'il est beau ne détermine pas celui-ci mais exprime le plaisir perçu par l'auteur du jugement. En somme, le jugement exprimé en dit autant - peut-être davantage - sur le spectateur de l'oeuvre que sur son auteur.

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La porte est grande ouverte pour dérouler une autre théorie de la beauté et de l'art : l'esthétique est la manière dont nos sens sont touchés par les objets. C'est alors que les arts classiques deviennent les beaux arts. La beauté est l'idéal dont participe toute oeuvre d'art. L'art n'est pas la représentation des belles choses mais la belle représentation des choses, des objets.

Cette révolution rend plus difficile la communication sur l'art : comment faire partager l'émotion qui s'empare de moi lorsque je contemple une oeuvre qui me plaît ? C'est précisément par la communication, le discours sur l'oeuvre que cela devient possible, et la science vient en renfort pour nous en convaincre ! En effet, lorsqu'on communique une émotion avec une autre personne, on provoque chez celle-ci l'excitation neurologique des mêmes zones dans le cerveau. C'est par le truchement de ce que les neurologues nomment les "neurones miroirs" que ce phénomène est possible.

Vassily Kandinsky

Il me semble aussi que le déplacement vers le sujet qui contemple l'oeuvre et le relativisme de l'art ont aussi favorisé les critiques radicales de l'art - et des artistes - dont Pierre Benedetto s'est fait l'écho. Tout se passe comme si la rupture s'était accompagnée d'une déchirure entre les artistes et le peuple : ceux-là semblent coupés du monde auxquels ils appartenaient autrefois - artistes, artisans, hommes de l'art -, ils solliloquent  avec leur oeuvre, ou encore se font les représentants de la pensée dominante. Le philosophe Bourdieu s'en est inquiété, dénonçant le bon goût comme l'art du puissant et le mauvais goût comme celui du vulgaire. Une critique marxiste de l'art rappelle que l'artiste appartient désormais souvent à la classe dominante.

IMG_3681Notons également, de manière connexe, la dérive de la marchandisation de l'art, à peine suggérée dans les questions qui ont suivi l'exposé de Pierre Benedetto : Hannah Arendt, dans La Crise de la Culture, dénonce la transformation de l'oeuvre d'art en objet de consommation. Cela ne produit pas, selon Arendt, une dévalorisation de l'oeuvre elle-même - elle a donc une valeur intrinsèque ! - mais nuit à la diffusion de la culture et l'élévation de l'esprit !

Pour finir, la question a été posée de la pertinence d'augmenter la part de l'enseignement artistique dans l'éducation nationale. Pierre Benedetto estime qu'il conviendrait que l'histoire de l'art soit plus enseignée. Mais la réconciliation entre les artistes et le peuple ne passe-t-elle pas par une pratique artistique accrue ? Qu'elle s'accompagne d'une meilleure connaissance de l'art qui nous a précédé est souhaitable, mais on ne saurait renoncer à développer le goût des enfants pour une pratique des arts et de l'artisanat effective : cela fait beau temps que l'éducation nationale y a renoncé !

Fabienne Chabrolin

 

* professeur, président honoraire de l'université de Montpellier