Mystiques en Islam : histoire et enjeux contemporains - Compte-rendu de la conférence de M. René-Amokrane Mazari, ingénieur, conférencier, membre de la Tariqa Alawiya (soufie) - 23 octobre 2012

Qui trop embrasse mal étreint

René-Amokrane Mazari est un habitué des déjeuners du Parvis : auditeur assidu des conférences-débats du mardi, il a souvent manifesté dans ses commentaires ou ses questions, son ouverture d'esprit, sa connaissance de l'Islam et du Christianisme, son intérêt pour le fait religieux, donnant sens à l'étymologie controversée du mot religion : du latin "religare" qui signifie "relier". Rien d'étonnant alors qu'il ait proposé de jeter un pont entre les religions du Livre en proposant de découvrir un courant de l'Islam : le soufisme.

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René-Amokrane Mazari expose d'emblée son but : l'islamisme intolérant qui s'épanouit dans des sociétés qui connaissent un recul du spirituel prend toute la place dans l'actualité au détriment d'une vision apaisée et pacifique qui a aussi cours dans la religion musulmane. Proposer de faire entendre une voix alternative peut permettre non seulement de bien vivre ensemble mais aussi, par une meilleure connaissance les uns des autres, de mieux construire ensemble. Il résume cela dans une formule : "débattre au lieu de se battre" !

L'intention est louable : comment s'opposer à la recherche de la concorde ?

Néanmoins, on peut se demander si René-Amokrane Mazari ne s'est pas laissé prendre à son propre piège. Son désir de présenter un visage de l'Islam contrastant avec les préjugés fréquents, qui naissent de la violence d'actes revendiqués par de prétendus musulmans, l'a conduit à obscurcir son propos. Comment expliquer autrement ses réticences à évoquer la crise de la succession du prophète Mohammed ? Il a d'abord longuement rappelé les atermoiements doctrinaux de l'Eglise primitive durant près de trois siècles, avant l'élaboration d'une doctrine à peu près consensuelle. Comme s'il fallait démontrer la symétrie des destinées des deux religions, inspirées et construites à la fois, objets de scandales et de lutte de pouvoir, mais aussi formidables lieux de pensée et de spiritualité.

 

Mohammed

Or, ce n'était pas vraiment le sujet : ne peut-on parler de l'Islam sans s'excuser, ni se justifier ? Doit-on toujours adopter une position défensive ? A trop chercher à se démarquer du terrorisme en habits de religion, ne court-on pas le risque de donner une tribune par contumace à ceux-là mêmes qui monopolisent de manière illégitime le discours religieux ?

MiniatureTout occupé à son désir d'unité, René-Amokrane Mazari a semblé parfois se contredire : on aura peiné à savoir si les confréries ("Tariqa") soufies représentent des courants opposés de ce mouvement ésotérique ou si elles dialoguent entre elles, participant chacune à la construction de la vérité doctrinale. Il évoque par exemple la vision classique de la progressivité de l'Islam en citant le maître Soufi persan du IXème siècle Bayazid Bistami: " Les graines soufies furent semées à l’époque d’Adam, elles ont germé au temps de Noé et fleuri à Al Alaouicelui d’Abraham. Le raisin apparut au temps de Moïse et mûrit au temps de Jésus. À l’époque de Mohammad, il donna un vin pur." L'Islam n'est alors que l'aboutissement de la Révélation, position qui la place en amadouhampatebatête des religions du Livre mais permet le dialogue avec celles-ci. Plus radicale est la vision doctrinale de l'Islam, illustrée par le maître algérien Al Alaoui (1874 - 1934) qui estime que toutes les religions ne se valent pas et que "la grande Paix, celle qui donne la plénitude de l'esprit est au-dessus des religions." Et, à la question "qu'est-ce qui est au-dessus des religions ?", Al Alaoui répond : "La doctrine". Plus près de nous, enfin, le maître soufi malien Amadou Hampâté Bâ prône le dialogue inter-religieux. Croire que sa religion est seule détentrice de la vérité est, selon lui, une erreur.

On le voit bien dans ces trois conceptions d'une même religion, l'Islam : les points de vue semblent inconciliables. Interrogé par le pasteur Frédéric Keller à ce sujet, René-Mokrane Mazari plaide au contraire pour la richesse que constituent ces éclairages d'un Islam qui se décline différemment selon les contextes et les régions où il s'épanouit. Le lien reste l'étendard de la religion musulmane : "Il n'y a de Dieu que Allah, et Mohammed est son prophète" que M. Mazari préfère traduire ainsi, dans la tradition soufie : "Dieu n'est pas, sinon Dieu lui-même, et Mohammed est son envoyé". Ainsi s'ouvre une quête de Dieu, dont la présence est manifestée partout. Multipliant les paradoxes, René-Amokrane Mazari développe alors l'idée du rapport de l'un et du multiple, allant jusqu'à dire que "le coeur de l'homme peut contenir Dieu", au risque de paraître croire en la fusion possible entre l'humain et le divin. On serait alors bien loin du courant chrétien qui déclare inconciliables les natures de l'humain et de Dieu.

Promethee

In fine, au terme de ce parcours vaste et visant peut-être trop de buts, il reste l'impression d'avoir observé le soufisme par le trou de la serrure sans en avoir une vision d'ensemble : mais peut-être était-ce un objectif trop ambitieux...

Fabienne Chabrolin