Les santons parlent-ils à tous, y compris aux protestants ? - Déjeuner-débat du mardi 11 décembre animé par Christian Apothéloz. L'invité du jour est Jacques BONNADIER, journaliste, écrivain, narrateur, auteur de plusieurs ouvrages dont "Cantate de l'huile d'olive", "Marseille, racontée aux enfants et un peu aux parents" et "L'âme des Santons, quand l'argile se fait Parole".
 
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Evangélisons les rites !
 
P1160564Les santons ont-ils encore quelque chose à dire ou ne sont-ils que l'écho lointain d'une dévotion naïve empreinte de superstition, vidée de son sens et assujettie aux impératifs marchands d'aujourd'hui ? C'est en somme la question qui se pose chaque année, en décembre, lorsque les cabanes des santonniers s'ouvrent au public en bas de la Canebière - faut-il encore présenter cette célèbre artère marseillaise ?
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 Figurines de terre cuite - autrefois, de terre crue, comme nous l'a rappelé Jacques Bonnadier -, peints de couleurs vives, les santons représentent la nativité en mettant en scène des personnages typés : c'est tout un village provençal du XVIIIème siècle qui honore de sa présence la famille de Jésus. On y trouve le berger, le meunier, la porteuse d'oranges, le "tambourinaïre", l'Arlésienne ("d'habitude, on ne la voit pas, précise Jacques Bonnadier, malicieusement, mais là, elle y est !")... Sans oublier le boumian et la boumiane (les "bohémiens", en marge de la société, mais bien présents pour cet évènement), le pistachié, simple, naïf, un peu "fada" (i.e. "possédé par les féés" !) et "lou Ravi", "qui n'a rien d'autre à offrir que son émerveillement" !
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 La liste n'est pas exhaustive : chaque personnage joue sa partition gravée dans le marbre par les pastorales, crèches vivantes qui ont raconté, chacune à sa manière, la nativité. Très nombreuses dans le passé, il en reste principalement deux : la Pastorale Maurel, fondée par Antoine Maurel en 1842 et la Pastorale Audibert fondée en 1896 par Jean-François Audibert.
P1160584En somme, il reste apparemment peu de marge d'interprétation pour le néophyte : c'est peut-être un des obstacles qui entravent l'accès à la compréhension de cette tradition. L'impression de devoir appréhender la grammaire de cette mise en scène, son vocabulaire si typique - largement utilisé par Jacques Bonnadier au cours de son exposé -, ses rites, son histoire peut contribuer à éloigner un large public de la crèche provençale. Un peu comme si cette fraternité enfermait avec elle ceux qui la comprennent, excluant les autres.
P1160561Les protestants, comme le rappelle Jacques Bonnadier, sont iconoclastes : reprenant à leur compte l'injonction faite aux hébreux de ne pas se faire d'images taillées, ils nourrissent vis à vis des représentations statuaires une méfiance très ancienne. Néanmoins, on trouve chez certaines familles protestantes marseillaises des crèches au moment de Noël : cela laisse penser qu'il y a bien davantage un clivage culturel entre les marseillais de souche et ceux d'adoption plutôt qu'entre protestants ou catholiques. Les non initiés ont une porte d'entrée dans le monde de la crèche qui est celle du commerce : les marchands du temple ne sont pas loin, qui guettent le chaland et lui proposent parfois des imitations bon marché et grossières des figurines d'antan.
P1160571Aussi la tentation est-elle grande de tourner le dos à la crèche provençale, parce qu'elle n'échappe ni au poids de la tradition, ni au risque de la marchandisation. Mais aussi pour son interprétation apparemment figée de la nativité. Parce qu'elle semble conforter la tradition mariale, faisant de la figure de Marie un personnage prépondérant par rapport au "Petit Jésus". Bref : foin de tout ce fatras kitsch et revenons à l'évangile...
P1160575Mais c'est là que les propos de Jacques Bonnadier prennent tout leur sens : à rebours de tout les poncifs sur la crèche, il propose de porter un regard toujours neuf sur la "bonne nouvelle" de la naissance du Christ. Là où nous ne voyions que des statuettes d'argile éparses et brouillonnes, il évoque un peuple "d'éveillés".
Eveillés, ils le sont, au cours de cette nuit qui les met en marche : pas un n'est resté chez soi. Tous sont debout et accourent pour voir et accueillir l'enfant, le Sauveur. C'est l'évangile qui les anime, qui leur donne "une âme". Chacun des personnages a sa propre histoire, comme chacun de nous également. La nouvelle de la naissance de Jésus les a remués au plus profond d'eux-mêmes, sans distinction de sexe, d'âge, de condition sociale : la crèche, selon Jacques Bonnadier, renouvelle l'émerveillement de la nativité en en faisant une évènement inouï année après année, comme si c'était toujours une première fois.
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Oui, les santons ne sont pas des figures isolées, objets de cultes comme pourraient l'être les Santibelli, statuettes souvent protégées par un globe de verre trônant sur les manteaux des cheminées. Ceux-ci sont inanimés, figés, sans âmes, quand ceux-là se rassemblent, peuple des béatitudes qui quitte sa maison pour la grande "manif de la crèche" !
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 Alors c'est de bonne grâce que nous avons écouté Jacques Bonnadier lire quelques passages de l'ouvrage qu'il a écrit : "L"âme des Santons", illustré par Louise Amphoux, santonnière dans le style de David Dellepiane (peintre et illustrateur né en 1866 à Gènes, mort en 1932 à Marseille). Lou Ravi, "Isaïe provençal", la porteuse d'eau, Samaritaine d'un soir, qui seule a pensé à pourvoir d'eau celui qui, bientôt, "puisera l'eau qui décrasse le monde et le purifie".
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Ainsi, Jacques Bonnadier nous invite à ré-évangéliser la tradition santonnière pour lui redonner son sens : au-delà des traditions parfois absconses, il convient en effet de revenir au message que bien souvent elles ont porté. La crèche provençale ne fait pas exception !
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Petite bibliographie pour aller plus loin :
l__me_des_santons- L'âme des santons : Quand l'argile se fait parole, de Jacques Bonnadier et Louise Amphoux
Jacques Bonnadier a écrit de nombreux ouvrages, seul ou avec d'autres, sur Marseille, l'huile d'olive, la sardine...
pires_enfants_histoire_du_monde- Les pires enfants de l'histoire du monde, de Barbara Robinson : un livre pour enfants qui porte un regard neuf sur la nativité. Raffraîchissant !