L'absurde, la révolte et l'amour chez Albert Camus - Déjeuner-débat du mardi 15 janvier, animé par Thierry Scholler, responsable du Parvis du Protestantisme. L'invité du jour est le philosophe Jean-François MATTEI. Cette conférence s'est tenue dans le cadre de "l'année Albert Camus". Jean-François MATTEI sera à nouveau l'invité du Parvis du Protestantisme mardi 22 janvier pour la deuxième partie consacrée à Albert Camus.

 

L'absurde, la révolte et l'amour chez

Albert Camus

 

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Que l'absurde tienne une grande place dans la pensée de Camus ne fait aucun doute. Mais que l'on cantonne ce penseur à cette seule dimension ne rend pas justice à la quête de sens qu'il a poursuivie tout au long de sa vie, jusqu'à ce jour de janvier 1960 où il trouva la mort dans un accident de voiture.

P1170068Jean-François MATTEI est un habitué des quiproquo et des malentendus, lui qui a souvent été pris pour son homonyme, l'ancien ministre de la santé, professeur de médecine et de génétique marseillais. Plus sérieusement, ce spécialiste de la pensée de Camus, lui même à la recherche de sens "au delà du nihilisme" de notre société postmoderne, a su par son éloquence et sa vivacité, nous convaincre de la cohérence du cheminement d'Albert Camus.

Car c'est bien de cohérence qu'il s'agit : celle qui lie la pensée et les actes, qui tient un homme debout face à sa responsabilité d'être humain. Et c'est peut-être ce qui explique que Camus n'ait jamais revendiqué le statut de philosophe : son ancrage dans la vie pratique, mise en accord avec les théories qu'il prônait, son enracinement dans la terre algérienne qui l'avait vu naître font de lui un penseur du réel, totalement incarné.

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NagasakibombLorsqu'on perçoit que le monde n'a pas de sens, lorsqu'on affronte cette réalité, un puissant sentiment d'angoisse étreint l'âme humaine. Quel sens en effet donner aux désordres politiques, sociaux, voire cosmiques, à la maladie, à la mort ? Le monde reste muet aux appels qu'on lui lance. Ils se perdent dans le chaos et l'indifférence. Et l'homme est contraint dès lors de forger lui-même les réponses aux questions qu'il a posées. Comme le rappelle Bachelard, "c'est toujours l'homme qui prononce les premiers mots". Et si le croyant cherche au-delà du monde une parole de réponse, l'agnostique doit affronter le silence assourdissant du monde.

Guerre_14_18Pour appréhender plus justement la précocité de Camus dans la prise de conscience du tragique de la vie humaine, il fallait sans doute, comme l'a fait Jean-François MATTEI, faire une digression sur la vie personnelle de ce penseur, sur sa famille et son parcours : son père meurt en 1914 de blessures de guerre, un an à peine après la naissance d'Albert, le fils cadet. Sa mère, sourde et muette, illettrée, a donc élevé ses deux enfants seule, et c'est la perspicacité d'un instituteur qui permet au jeune Albert de rentrer au lycée après l'école communale, à la faveur d'une bourse. A cette mère aimante et infirme, mais aussi à cet enseignant lucide, Albert rendra hommage au moment où lui sera décerné le prix Nobel de littérature.

Face à l'absurdité du monde, la révolte semble alors la seule réponse possible. L'étymologie du mot "responsable", qui renvoie au mot "réponse" donne déjà une clé pour comprendre ce que la révolte offre à l'homme : l'opportunité d'endosser la responsabilité de ses actes, mais aussi du monde qui l'environne et dont il fait partie. "Suis-je le gardien de mon frère ?" pouvait dire Caïn après le meurtre de son frère Abel, en réponse à la révolte de Dieu face à son crime. L'homme révolté se dresse contre l'injustice du monde dans un sursaut de l'âme et du coeur pour donner un sens au monde.

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A contre-pied des idées dominantes dans le monde intellectuel de son époque, celles qui appellent l'avènement d'un monde nouveau par la révolution dans une construction intellectuelle sans faille, Albert Camus décrit le mouvement intérieur qui prend l'homme aux tripes et le mène à construire le sens de ce monde : il n'y a pas de place alors pour le terrorisme qui frappe aveuglément, ajoutant de l'absurde à ce qui n'en contenait que trop ! Ni pour le goulag qui opprime encore les êtres humains après Auschwitz. Ces prises de position seront violemment attaquées par les intellectuels communistes ou sympathisants et provoqueront la rupture définitive de l'amitié qui liait Camus à Sartre.

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conf_2012_camus_l_homme_revolte_poing_rougeMais la révolte n'est qu'un stade à dépasser : car le découragement est le lot de tout homme qui réalise que le rétablissement de la justice est un idéal impossible à atteindre. L'éternel recommencement des maux infligés à l'humain par la nature aussi bien que par ses semblables rend vaine la tentative de construction du sens du monde. Comme le fou sur le sable bâtit sa maison, l'homme révolté qui a fondé ses espoirs dans la lutte contre l'injustice se perd dans cette quête vouée à l'échec qui fait de lui une figure tragique de Sisyphe.

Nous voilà, semble-t-il, revenus à notre point de départ : l'absurde du monde !

Mais c'est là que se résout le paradoxe apparent qui enferme l'humain dans cette impasse. Le terme de cette "montée en spirale" qui éloigne les êtres humains du désespoir est l'amour. C'est le saut qualitatif dans la transcendance - terme qui n'est pas forcément du registre religieux, mais qui rappelle l'aspiration au dépassement de soi. L'amour seul réconcilie les humains avec le monde, avec les autres, avec eux-mêmes. Il apporte l'apaisement dans le partage "amoureux" de la beauté et des merveilles du monde.

La_peste__Albert_CamusCe triptyque "absurde, révolte, amour", on le retrouve mis en exergue dans le roman d'Albert Camus, La peste. Ce fléau qui s'abat sur les hommes et les frappe au hasard, figure du nazisme, rend le monde abscons. Mais des hommes vont s'élever dans le chaos ambiant et aller au bout de leur engagement. L'amour présent dans les personnages principaux n'est ni flamboyant ni moralisant. Il est ! Et c'est ce qui compte, qui fait la différence. Héros ordinaires comme chacun de nous peut le devenir dans des circonstances semblables.

Simone_WeilIl n'est pas étonnant, alors, de constater la proximité d'Albert Camus avec des penseurs comme Simone Weil (la philosophe ! Elle aussi est parfois ombragée par la femme politique éponyme !) ou Martin Heidegger. La première a accordé une grande importance à la mise en cohérence de sa vie et de sa pensée, quitte à en payer le prix fort - c.f. la mort d'épuisement de Simone Weil en Angleterre, en 1943, pour s'être infligée des restrictions alimentaires alors qu'elle souffrait de tuberculose.

HeideggerQuant à Martin Heidegger, il se considérait lui aussi davantage comme un penseur qu'un philosophe. Il a évoqué le cheminement de sa pensée au sens quasi littéral d'un itinéraire intellectuel et spirituel, d'une marche qui revient finalement à son point de départ. On peut lire, par exemple, le court texte qu'il a écrit dans Sein ou Zeit, Der Feldweg, sorte de poème en prose qui rappelle qu'un penseur a un itinéraire tracé, mais qui reste ouvert à toutes les recontres, tous les chemins qui le croisent, qu'il peut emprunter pour revenir malgré tout et in fine sur le chemin principal. Bergson l'a d'ailleurs rappelé : un philosophe n'a jamais vu ou dit qu'une seule chose qui est alors le noyau dur de sa pensée.

Albert Camus, à l'instar de Simone Weil, a essayé toute sa vie de rendre compte de son obsession fertile sans jamais dévier de sa voie, de ce chemin tracé nettement sous ses pas. L'intuition qu'il avait de la nécessité de construire le sens du monde devait être développée dans don oeuvre ultime, inachevée comme l'est toute vie : Le Premier Homme. Son personnage principal, alter ego de Camus, porte les initiales J.C., celles de Jésus Christ, comme si Camus, penseur agnostique, voulait montrer qu'il porte en lui l'espérance du monde, parvenu au stade ultime, après ceux de l'esthétique et de l'éthique : le stade religieux.

Fabienne Chabrolin