Dans le cadre du cycle "Itinéraire Spirituel", Elian Cuvillier, professeur de Nouveau Testament à la Faculté de théologie protestante de Montpellier propose 5 portraits de Jésus Christ. La deuxième conférence a eu lieu au Parvis du Protestantisme vendredi 22 mars à 19 h à partir de l'étude du chapitre 4 de l'évangile de Jean sur le thème : Jésus, un nouveau Socrate ?

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5 portraits de Jésus Christ

2 - Jean 4 : Jésus, un nouveau Socrate ?


Si Elian Cuvillier a choisi ce texte de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine pour tenter de répondre à la question posée - "Jésus, un nouveau Socrate ?" -, c'est probablement parce ce récit peut illustrer la méthode de Jésus dans sa prise de contact avec les hommes et les femmes qu'il rencontrait. En effet, si les paraboles de Jésus sont nombreuses, variées, soigneusement retranscrites par les évangélistes en autant de bijoux littéraires, ses dialogues avec les gens du peuple sont moins abondants, et sa parole plus économe.

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Rien de tout cela dans son dialogue avec la Samaritaine : comme Elian Cuvillier va le démontrer, Jésus, par ses questions, s'emploie avec maestrio à "faire accoucher l'esprit" de la femme samaritaine ; et c'est sans doute le point commun le plus saillant entre Socrate, fils d'une sage-femme, et Jésus, au delà des apparences de la condamnation par leurs pairs, et de leur mise à mort. Tous deux savent qu'il importe moins de répondre aux questions de leurs contradicteurs que de les conduire à apporter eux-même ces réponses. Dans une démarche que l'on a appelé "maïeutique", ils assument leur rôle "d'accoucheurs de la pensée".

Jésus est seul lorsqu'il rencontre la Samaritaine, au bord d'un puits, en milieu de journée, alors que le soleil est au zénith - à la sixième heure. Et c'est une vraie conversation qui s'engage peu à peu entre eux, à l'initiative de Jésus.

L'heure de la rencontre n'est vraisemblablement pas anodine : la femme vient puiser de l'eau au plus chaud de la journée, ce qui peut laisser penser qu'elle cherche la solitude dans l'accomplissement de cette tâche traditionnellement dévolue aux femmes.

Or, un homme, un juif, Jésus, est assis au bord du puits. Double barrière qui s'élève entre elle et lui ! Il est un homme, elle, une femme, et ils appartiennent à des peuples hostiles. Quelle surprise alors de le voir s'adresser à elle : "Donne-moi à boire !".

Le premier réflexe de la Samaritaine est de restaurer l'ordre social et culturel : en effet, les propos de Jésus ont l'apparence de la banalité mais ils remettent en cause les préjugés de l'époque. Est-ce la stupeur ou l'indignation qui la conduit à remettre Jésus à la place où elle le voit : "Comment, toi qui es juif, demandes-tu à boire à moi qui suis une femme samaritaine ?"

Le ton est donné : Jésus a pris l'initiative du dialogue et va la garder jusqu'à la fin. Car il ne se justifie en rien. Il ne répond pas à la question de la Samaritaine, mais continue son entreprise de minage, point par point, des ancrages qu'elle a progressivement fondés. Il répond : "Si tu connaissais le don de Dieu, et celui qui te dit "donne-moi à boire !", tu lui aurais demandé à boire et il t'aurait donné de l'eau vive."

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Retournement de situation déstabilisant pour cette femme qui voit bien - et le lui dit !- que Jésus n'a rien pour puiser de l'eau. Le ton est sans doute un peu moqueur, teinté d'ironie : "Es-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits ?" Ses racines sont ainsi convoquées, comme argument d'autorité pour renforcer ses paroles. Il faut bien une personnalité au moins aussi fameuse que Jacob pour venir à bout de cet inconnu et de ses questions intrigantes !

"Quiconque boit de cette eau aura encore soif, mais celui qui boira l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif, et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau vive qui jaillira jusque dans la vie éternelle", répond Jésus.

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Pour la première fois, la Samaritaine exprime un désir : "Seigneur, donne-moi cette eau afin que je n'aie plus soif et que je ne vienne puis puiser ici." Elle est prête. Disposée à écouter Jésus, à être enseignée. C'est pourtant le moment que choisit Jésus pour lui dire : "Va, appelle ton mari et viens ici."

En somme, nous avons, nous aussi, du mal à voir où Jésus veut en venir. Que cherche-t-il ? Quel sens donner à ces questions dérangeantes ?

Suit alors le fameux échange sur les 5 maris qu'a eus la femme et le sixième homme avec qui elle partage sa vie et qui n'est pas son époux. On devine un arrière plan douloureux, fait peut-être de deuils, de répudiations, de réprobation sociale. Nous ne le savons pas vraiment, mais ce qui importe, c'est de constater encore une fois que Jésus a perçu la déchirure chez cette femme dont les certitudes sont davantage des leurres que des colonnes vertébrales.

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Elle aussi comprend alors qu'elle n'a pas affaire à un simple passant : cet homme a toutes les apparences d'un prophète. Ce qu'il lui a dit depuis le début de leur rencontre constitue une réelle nouveauté par rapport à son quotidien. Il se passe quelque chose qui la décontenance et fait bouger les lignes. Une dernière fois, elle cherche à se réfugier dans ce qui lui est familier, ce qui lui semble être un ultime refuge : la religion. Car si cet homme est un spécialiste de la foi et de l'orthodoxie, elle peut aborder avec lui la manière de rendre un culte à ce Dieu qui leur est commun. "Nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous dites, vous, que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem."

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S'il est prophète, son interlocuteur doit bien être à même de répondre à cela, de donner une parole juste et ferme ! Et de s'expliquer, par la même occasion, sur ce qui divise les juifs et les Samaritains.

Mais Jésus renvoie dos à dos les querelles qui opposent depuis des siècles Juifs et Samaritains : il est au-delà de ces contingences. Il n'est plus question de Jérusalem ou de la montagne de Sichem. Le moment vient, et il est là, "où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité." Ultime déstabilisation de Jésus qui rompt les digues et abat les derniers démons de la Samaritaine. Elle sait désormais qui se trouve devant elle. Plus de faux-semblant, la comédie est finie : seule reste l'éblouissement de la rencontre face à face avec ce Messie qu'elle attend et qui se tient devant elle.

Il est émouvant de voir alors la Samaritaine "saisie" par cette parole qui l'a enfin touchée, transformée : comme les prophètes qui n'ont d'autre choix que de délivrer la parole qui leur a été confiée, la Samaritaine s'élance vers son village pour raconter ce qui lui est arrivée. Cette nouvelle la dépasse, la déborde et s'écoule hors d'elle. Alors qu'il pouvait sembler que les paroles de Jésus étaient mystérieuses, la femme sait qu'il lui a dit "tout ce qu'elle a fait". Il l'a restaurée dans le même temps, il l'a rendue à elle-même.

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Or, le récit ne s'arrête pas là : les disciples en effet sont les grands absents de ce récit. Si Jésus était seul, c'était parce que ses compagnons s'étaient rendus à la ville pour acheter des vivres. Nous allons voir qu'il est encore question, dans ce qui suit, de se restaurer.

Les disciples, à leur retour, ont juste le temps d'apercevoir la Samaritaine avec laquelle, Ô scandale, Jésus est en train de parler. Avec une femme ! La symétrie de la situation précédente devient frappante... avec l'aide d'Elian Cuvillier ! Comment ne l'avions-nous remarqué plus tôt !

Même étonnement teinté de dédain qui nous semble étonnant, à deux millénaires de distance... C'est oublier un peu vite, il est vrai, que les préjugés relatifs aux femmes ont eu une longue carrière et ne sont pas encore totalement extirpés ! L'évangéliste prend même la peine de préciser qu'aucun disciple ne demande à Jésus de quoi il a parlé avec la Samaritaine : cela importe-t-il, d'ailleurs ?

Quoiqu'il en soit, le parallèle ne se limite pas à ce point : lorsque les disciples proposent à Jésus de la nourriture, il leur répond de la même manière qu'il avait répondu à la Samaritaine. Là encore, il déplace les disciples sur un autre terrain. "J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas".

La réaction des disciples n'a pas la fraîcheur et l'innocence de celle de la Samaritaine un peu plus tôt : peut-être ont-ils souvent été décontenancés par Jésus et sont-ils sur leur garde ! Ils parlent entre eux comme le feraient des élèves craignant d'agacer leur professeur par une remarque déplacée ! "Quelqu'un lui aurait-il apporté à manger ?"

La réponse de Jésus est à l'avenant de tout ce qu'il a pu dire jusque là : "Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son oeuvre." Ce n'est pas une parole d'ascèse : l'épisode de la multiplication des pains montre, s'il était nécessaire, que Jésus sait être à l'écoute des besoins du corps. Mais la similitude des réponses données aux disciples et à la Samaritaine montre que ceux-là autant que celle-ci doivent faire l'expérience de la rencontre personnelle avec cette parole qui libère.

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Le Verbe est ici créateur de liberté, celle qui ouvre le devenir des hommes, qui permet leur salut. Les gens du village informés par la femme samaritaine l'ont compris aussi : ils ont invité Jésus à rester dans la ville, où il a séjourné deux jours. Ils ont donc entendu eux-même les paroles de Jésus et ont pu dire, in fine, à la Samaritaine : "ce n'est plus à cause de ce que tu as dit que nous croyons ; car nous l'avons entendu nous-même et nous savons vraiment qu'il est le Sauveur du monde."

Les mots prononcés par Jésus n'ont pas besoin d'être expliqués : ils portent en eux-mêmes l'attente de chacun. Ceux qui entendent Jésus le savent au plus profond de leur être. C'est une parole qui va chercher et étancher notre soif. Mais elle le fait non en révélant une vérité intérieure mais en déconstruisant les illusions que nous avons érigées en vérités et dans lesquelles nous cherchons une vaine sécurité.

C'est sans doute là que nous trouvons la limite de la comparaison entre Jésus et Socrate : si tous deux utilisent la parole et le dialogue pour faire éclater la Vérité, c'est en l'homme et dans la nature que Socrate la cherche. Mais Jésus ne cherche pas en l'homme la Vérité : elle est extérieure à lui. Si Socrate fait advenir la Vérité, Jésus est la Vérite.

Ainsi, l'émancipation des hommes passe, chez Socrate, par la connaissance de soi : car la Vérité est en l'homme, mais il ne le sait pas. Pour Jésus, elle implique une dépendance - ni soumission, ni subordination - vis à vis de la parole de Jésus. C'est d'elle que nous recevons la liberté. Sans elle, nous restons captifs des idoles qui se reconstruisent aussitôt détruites.

Fabienne Chabrolin

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La Bible - Evangile de Jean, chapitre 4, versets 1 à 42

Le Seigneur sut que les pharisiens avaient appris qu'il faisait et baptisait plus de disciples que Jean. Toutefois Jésus ne baptisait pas lui-même, mais c'étaient ses disciples.

Alors il quitta la Judée, et retourna en Galilée. Comme il fallait qu'il passât par la Samarie, il arriva dans une ville de Samarie, nommée Sychar, près du champ que Jacob avait donné à Joseph, son fils. Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, était assis au bord du puits. C'était environ la sixième heure.
Une femme de Samarie vint puiser de l'eau. Jésus lui dit: Donne-moi à boire.
Car ses disciples étaient allés à la ville pour acheter des vivres.
La femme samaritaine lui dit: Comment toi, qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme samaritaine? - Les Juifs, en effet, n'ont pas de relations avec les Samaritains.-
Jésus lui répondit : Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: Donne-moi à boire! tu lui aurais toi-même demandé à boire, et il t'aurait donné de l'eau vive.
Seigneur, lui dit la femme, tu n'as rien pour puiser, et le puits est profond; d'où aurais-tu donc cette eau vive?
Es-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses troupeaux ?
Jésus lui répondit: Quiconque boit de cette eau aura encore soif ; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif, et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle.
La femme lui dit : Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n'aie plus soif, et que je ne vienne plus puiser ici.
Va, lui dit Jésus, appelle ton mari, et viens ici. La femme répondit : Je n'ai point de mari. Jésus lui dit : Tu as eu raison de dire : Je n'ai point de mari.
Car tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari. En cela tu as dit vrai.
Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es prophète.
Nos pères ont adoré sur cette montagne; et vous dites, vous, que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem.
Femme, lui dit Jésus, crois-moi, l'heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père.
Vous adorez ce que vous ne connaissez pas; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
Mais l'heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; car ce sont là les adorateurs que le Père demande.
Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l'adorent l'adorent en esprit et en vérité.
La femme lui dit: Je sais que le Messie doit venir (celui qu'on appelle Christ); quand il sera venu, il nous annoncera toutes choses.
Jésus lui dit: Je le suis, moi qui te parle.
Là-dessus arrivèrent ses disciples, qui furent étonnés de ce qu'il parlait avec une femme. Toutefois aucun ne dit: Que demandes-tu ? ou: De quoi parles-tu avec elle ?
Alors la femme, ayant laissé sa cruche, s'en alla dans la ville, et dit aux gens:
Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait; ne serait-ce point le Christ ?
Ils sortirent de la ville, et ils vinrent vers lui.
Pendant ce temps, les disciples le pressaient de manger, disant: Rabbi, mange.
Mais il leur dit: J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas.
Les disciples se disaient donc les uns aux autres: Quelqu'un lui aurait-il apporté à manger ?
Jésus leur dit: Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son oeuvre.
Ne dites-vous pas qu'il y a encore quatre mois jusqu'à la moisson? Voici, je vous le dis, levez les yeux, et regardez les champs qui déjà blanchissent pour la moisson.
Celui qui moissonne reçoit un salaire, et amasse des fruits pour la vie éternelle, afin que celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble.
Car en ceci ce qu'on dit est vrai: Autre est celui qui sème, et autre celui qui moissonne.
Je vous ai envoyés moissonner ce que vous n'avez pas travaillé; d'autres ont travaillé, et vous êtes entrés dans leur travail.
Plusieurs Samaritains de cette ville crurent en Jésus à cause de cette déclaration formelle de la femme: Il m'a dit tout ce que j'ai fait.
Aussi, quand les Samaritains vinrent le trouver, ils le prièrent de rester auprès d'eux. Et il resta là deux jours.
Un beaucoup plus grand nombre crurent à cause de sa parole;
et ils disaient à la femme: Ce n'est plus à cause de ce que tu as dit que nous croyons; car nous l'avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu'il est vraiment le Sauveur du monde.