Dans le cadre du cycle "Itinéraire Spirituel", Elian Cuvillier, professeur de Nouveau Testament à la Faculté de théologie protestante de Montpellier propose 5 portraits de Jésus Christ. La troisième conférence a eu lieu au Parvis du Protestantisme jeudi 28 mars à 19 h  à partir de l'étude du chapitre 14 de l'évangile de Marc sur le thème : Jésus, l'homme seul et abandonné.

Vous pouvez lire les articles précédents du cycle "Itinéraire spirituel - 5 portraits de Jésus" en cliquant sur les liens :

Jésus, un conteur subversif 

Jésus, un nouveau Socrate ?

 

 

5 portraits de Jésus Christ

3 - Marc 14 : Jésus, l'homme seul et abandonné

 

Cette troisième conférence du cycle "5 portraits de Jésus" revêtait un caractère différent des autres : elle s'est déroulée le "jeudi saint" et une célébration a remplacé le temps de réflexion par groupes qui permet au public de réagir à ce qu'il vient d'entendre.

C'est la raison pour laquelle Elian Cuvillier, comme il l'a lui-même annoncé en préambule, a proposé une approche plus méditative que lors des précédentes rencontres. Ce nouveau portrait de Jésus, étayé par des extraits de l'évangile de Marc, est en effet celui d'un homme abandonné, condamné par ses ennemis, renié par ses amis.

Voici le premier texte de l'évangile de Marc (chapitre 14, versets 32 à 42) qu'Elian Cuvillier nous a proposé de lire :

  • Ils allèrent ensuite dans un lieu appelé Gethsémané, et Jésus dit à ses disciples : "Asseyez-vous ici, pendant que je prierai."
    Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à éprouver de la frayeur et des angoisses. Il leur dit : "Mon âme est triste jusqu'à la mort ; restez ici, et veillez."
    Puis, ayant fait quelques pas en avant, il se jeta contre terre, et pria que, s'il était possible, cette heure s'éloignât de lui. Il disait : "Abba, Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux."
    Et il vint vers les disciples, qu'il trouva endormis, et il dit à Pierre : "Simon, tu dors ! Tu n'as pu veiller une heure ! Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas en tentation ; l'esprit est bien disposé, mais la chair est faible."
    Il s'éloigna de nouveau, et fit la même prière. Il revint, et les trouva encore endormis ; car leurs yeux étaient appesantis. Ils ne surent que lui répondre. Il revint pour la troisième fois, et leur dit : "Dormez maintenant, et reposez-vous ! C'est assez ! L'heure est venue ; voici, le Fils de l'homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous, allons ; voici, celui qui me livre s'approche."

La prière de Jésus à Gethsémané "nous fait pénétrer dans l'intimité et l'humanité" de Jésus : s'il a semblé acquiescer dans d'autres passages des évangiles, nous sommes ici en présence d'un homme qui livre un dernier combat contre lui-même. Loin de la figure du héros qui s'offre en sacrifice, Jésus exprime toute son angoisse, son désir d'échapper à ce qui se profile : "Mon âme est triste jusqu'à la mort !" Jésus sait qu'il va perdre la vie et cherche à la sauver. Mais n'a-t-il pas dit lui-même : "Celui qui veut sauver sa vie la perdra ?"

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Ainsi, on peut voir dans ce désir d'échapper à la mort une "véritable et dernière tentation" : ce n'est pourtant pas non plus l'attitude de cet autre héros qui sait que ses tentatives d'échapper au destin sont dérisoires car il finira toujours pas s'imposer à lui. Pas de "fatum", ici. Jésus comprend la nécessité de ne pas se dérober. "Etre totalement homme, c'est subir la tentation d'échapper à la condition humaine", dira Elian Cuvilier, qui, citant ensuite les paroles de Luther à propos de Jésus, rappelle que "personne n'a jamais craint la mort autant que cet homme !"

La prière de Jésus crie sa souffrance : il demande à son Père d'être libéré de ce qui le fait souffrir. Mais cette prière est l'occasion d'un déplacement de ce que veut Jésus vers ce que veut son Père. "Ce n'est pas la volonté de l'autre qui s'impose, mais celle de l'homme qui s'appaise."

La prière de Jésus nous livre un enseignement sur notre propre vie de prière : les sollicitations nombreuses de notre temps - matérielles, mais aussi existentielles - donnent parfois l'illusion que la fonction première de la prière est de demander pour obtenir - qu'il s'agisse de la santé, du bonheur, ou d'un bien matériel. La lecture des psaumes est, à cet égard, éclairante : on y trouve parfois l'expression de la rancoeur, de la haine. Comme si la pensée du psalmiste tournait en rond de demandes en demandes. Mais les passages remplis de souffrance, d'incompréhension, de haine cèdent souvent la place à l'expression d'une certaine lucidité : "Cesse de te regarder, mon âme !"

La prière permet donc de passer de l'expression du besoin à l'entrée en relation. On cesse alors d'expliquer à Dieu ce qu'il faut faire : on choisit d'attendre ce qu'il va faire. "Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux."

En somme, la prière de Jésus à Gethsémané illustre le passage de la prière de l'enfant, qui n'est que demande et exhortation, à celle de l'adulte : il n'a plus rien à exprimer, si ce n'est la louange. Il faut donc que quelque chose meure en nous pour que quelque chose d'autre advienne : il en est ainsi, par exemple, de l'infantilisme. Partant, la croix du Christ n'est plus seulement compréhensible par le paradigme du sacrifice, mais elle devient la métaphore de ce qui doit mourir en nous pour que la relation que nous avons avec Dieu quitte les habits de l'enfance.

Deuxième texte de l'évangile de Marc (chapitre 14, versets 42 à 52) :

  • Et aussitôt, comme il parlait encore, arriva Judas l'un des douze, et avec lui une foule armée d'épées et de bâtons, envoyée par les principaux sacrificateurs, par les scribes et par les anciens. Celui qui le livrait leur avait donné ce signe : "Celui que je baiserai, c'est lui ; saisissez-le, et emmenez-le sûrement." Dès qu'il fut arrivé, il s'approcha de Jésus, disant : "Rabbi!" Et il le baisa. Alors ces gens mirent la main sur Jésus, et le saisirent. Un de ceux qui étaient là, tirant l'épée, frappa le serviteur du souverain sacrificateur, et lui emporta l'oreille. Jésus, prenant la parole, leur dit : "Vous êtes venus, comme après un brigand, avec des épées et des bâtons, pour vous emparer de moi. J'étais tous les jours parmi vous, enseignant dans le temple, et vous ne m'avez pas saisi. Mais c'est afin que les Écritures soient accomplies." Alors tous l'abandonnèrent, et prirent la fuite. Un jeune homme le suivait, n'ayant sur le corps qu'un drap. On se saisit de lui ; mais il lâcha son vêtement, et se sauva tout nu.

L'attitude de Juda a tant fait couler d'encre qu'il est difficile de porter un regard neuf sur lui. Est-ce la raison qui a poussé Elian Cuvillier à diriger son focus sur le jeune homme qui s'enfuit, nu, après avoir échappé à l'emprise des soldats qui voulaient l'arrêter ?

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Ce jeune homme ne nous est pas connu : mais Elian Cuvillier nous invite à laisser de côté cette question pour investir sa personnalité en s'identifiant à cette figure du "témoin". Un témoin furtif, qui ne laisse découvrir que sa nudité : celle-ci lui ote jusqu'à son identité, un peu comme si c'était la condition de son universalité.

Spectateur distant dont on peut penser que l'évangéliste ne le connaissait pas, il va devoir s'approcher de la scène jusqu'à en devenir un des acteurs. Malgré lui, au risque de s'y perdre. Le drap qui lui sert de vêtement et le protège du regard des autres lui est arraché alors qu'il reste seul dans le sillage de Jésus entraîné par les soldats. Nu, il est désormais sans identité sociale : pour sauver sa vie, il perd ce qui fait de lui un individu parmi les autres. Combien d'entre nous n'ont pas fait ce cauchemar de se retrouver nu dans une foule ? Etre nu, selon Elian Cuvillier, c'est être privé de ses certitudes. En enveloppant son corps de ce drap, le jeune homme s'était-il pas "drapé dans ses certitudes" ?

Son attitude est à opposer à celle des autres disciples : Elian Cuvillier estime qu'en fuyant au moment de l'arrestation de Jésus, ils ont montré qu'ils ont gardé leurs certitudes, au contraire du jeune homme. Pour Pierre, il faudra le reniement marqué par le chant du coq pour qu'il réalise son égarement.

Une autre histoire de drap suit ce récit : il s'agit du linceul que Joseph d'Arimathée acquiert pour envelopper le corps de Jésus après sa mort ; c'est le troisième texte proposé par Elian Cuvillier (évangile de Marc, chapitre 15, versets 42 à 46):

  • Le soir étant venu, comme c'était la préparation, c'est-à-dire, la veille du sabbat, arriva Joseph d'Arimathée, membre honoré du conseil, qui lui-même attendait aussi le royaume de Dieu. Il osa se rendre vers Pilate, pour demander le corps de Jésus. Pilate s'étonna qu'il fût mort si tôt ; fit venir le centenier et lui demanda s'il était mort depuis longtemps. S'en étant assuré par le centenier, il donna le corps à Joseph. Et Joseph, ayant acheté un linceul, descendit Jésus de la croix, l'enveloppa du linceul, et le déposa dans un sépulcre taillé dans le roc. Puis il roula une pierre à l'entrée du sépulcre.

Selon Elian Cuvillier, le même mot grec est utilisé pour désigner ce drap et celui perdu par le jeune homme dans sa fuite, et ce mot n'apparaît, semble-t-il, que deux fois dans les évangiles : ne connaissant pas le grec, je laisse le soin à ceux d'entre vous qui le lisent de le vérifier.  Sans proposer une exégèse tirée par les cheveux, Elian Cuvillier nous invite néanmoins à établir un rapprochement entre ces deux morceaux d'étoffe. Comme Jésus a été crucifié nu, la vérité est nue. Mais la crucifixion est une mise à mort infamante, et on redonne au corps sa dignité en le recouvrant d'un drap.

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Un autre mot n'apparaît lui aussi que deux fois : c'est le mot traduit par "jeune homme". Dans le dernier texte proposé à notre étude est en effet mentionné ce terme pour désigner ce que d'autres évangiles nomment "un ange".

Voici ce texte (évangile de Marc, chapitre 16, versets 1 à 8) :

  • Lorsque le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé, achetèrent des aromates, afin d'aller embaumer Jésus. Le premier jour de la semaine, elles se rendirent au sépulcre, de grand matin, comme le soleil venait de se lever. Elles disaient entre elles: Qui nous roulera la pierre loin de l'entrée du sépulcre ? Et, levant les yeux, elles aperçurent que la pierre, qui était très grande, avait été roulée. Elles entrèrent dans le sépulcre, virent un jeune homme assis à droite vêtu d'une robe blanche, et elles furent épouvantées. Il leur dit: Ne vous épouvantez pas; vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié; il est ressuscité, il n'est point ici; voici le lieu où on l'avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu'il vous précède en Galilée: c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit. Elles sortirent du sépulcre et s'enfuirent. La peur et le trouble les avaient saisies; et elles ne dirent rien à personne, à cause de leur effroi.

Le premier jeune homme était nu. Celui-ci est revêtu d'une robe blanche : comment ne pas penser au baptême primitif des premiers Chrétiens qui étaient plongés nus dans l'eau du baptistère et vêtus d'une robe blanche lorsqu'ils en ressortaient. Le schéma du baptème symbolisant la mort avec le Christ et la résurrection en un homme nouveau est bien connu. Il semble cohérent avec une interprétation qui voit une continuité entre la figure du jeune homme nu au moment de l'arrestation de Jésus et celle de celui habillé de blanc devant la tombe vide du ressuscité.

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Le premier était muet, le second se met à parler : il confesse que Jésus est ressuscité. Le Dieu nu est passé de la mort à la vie, comme le jeune après lui. Passé de l'autre côté, Jésus n'est cependant pas au ciel : il est avec nous, en Galilée. Mais la vie n'est plus comme avant : entre ces deux moments, nous sommes passés avec lui à travers la croix. C'est revêtus d'un vêtement neuf que nous pouvons emprunter nos routes de manière nouvelle. En traversant la mort, c'est la vie qui a fait son chemin.

Le jeune homme a fait ce pas de trop qui l'avait mis à nu. Ce faisant, il est devenu le témoin que son existence est désormais réssuscitée.

Nous voici au terme de cette troisième conférence : à vrai dire, il est difficile de savoir si le chemin emprunté par Elian Cuvillier est convaincant ou non. Comme il l'a lui-même laissé entendre, on frise parfois le rapprochement hasardeux. Néanmoins, ce troisième portrait aura permis de mettre en lumière ce jeune homme énigmatique tout en en faisant une figure de l'humain. Ainsi, nous ressortons avec l'idée profondément ancrée en nous que ce récit de Pâques n'a de sens que si nous le faisons nôtre, si nous osons nous approcher assez prêt, quitte à y laisser nos certitudes.

C'est à ce prix que nous pouvons laisser la place à la vérité nue.

Fabienne Chabrolin