Dans le cadre du cycle "Itinéraire Spirituel", Elian Cuvillier, professeur de Nouveau Testament à la Faculté de théologie protestante de Montpellier propose 5 portraits de Jésus Christ. La quatrième conférence s'est déroulée au Parvis du Protestantisme vendredi 5 avril à 19 h  sur le thème : Jésus, l'inconnu de passage.

Vous pouvez lire les articles précédents du cycle "Itinéraire spirituel - 5 portraits de Jésus" en cliquant sur les liens :

Jésus, un conteur subversif 

Jésus, un nouveau Socrate ?

Jésus, l'homme seul et abandonné

 
 

5 portraits de Jésus Christ

4 - Résurrection

 

Il est de bon ton dans certains milieux protestants d'afficher ses doutes quant à l'historicité de la résurrection de Jésus : cette confession d'incrédulidité place en général celui qui l'énonce dans une position flatteuse, un peu au-dessus des masses faciles à berner qui font peu de cas des données scientifiques et historiques. Elle crée aussi une distance vis à vis des confessions évangéliques qui ont mauvaise presse dans notre pays depuis les excès de certains évangéliques américains largement dénoncés par les médias français.

Vade retro, Satanas !

EAussi pouvait-on s'attendre de la part d'Elian Cuvillier à une prise de position détachée, comme en retrait, par rapport à la résurrection de Jésus : à l'instar des historiens, il atteste que les disciples ont cru à cette résurrection. Cela n'est pas contestable, tant les témoignages à ce sujet abondent. Mais il n'en est évidemment pas de même du "fait" : il n'a pas acquis le statut de réalité historiquement démontrée.

C'est pourquoi Elian Cuvillier préfère parler de "vision" des disciples. En cela, il ne veut pas signifier que la foi dans la résurrection relève d'une auto-suggestion collective. Au contraire, la mise à mort de Jésus a été le cataclysme qui a fait vaciller les convictions de ses disciples. Scandale, comme on a pu le dire, aussi bien pour ceux qui attendaient une délivrance politique, "ici et maintenant", que pour ceux qui entrevoyaient un autre royaume, plus spirituel mais tout aussi empreint de justice. Cette mort les laisse démunis, dénudés de leurs convictions, pétrifiés d'angoisse.

Un des textes proposés par Elian Cuvillier, tiré de l'évangile de Marc, montre bien la peur et la sidération de Marie de Magdala et Marie lorsqu'elles découvrent que le tombeau est vide. Ce n'est pas du soulagement, de la joie qui les submergent mais bien de la stupeur et de la crainte. Cette résurrection n'allait manifestement pas de soi pour elles !

Pourtant, la pensée de la résurrection des morts n'était pas étrangère aux Juifs contemporains de Jésus. Celui-ci n'avait-il pas ramené Lazare à la vie, comme le relate l'évangile de Jean (chapitre 11) ? Plus généralement, certains milieux juifs croyaient que les justes seraient ressuscités et pourraient ainsi jouir des promesses non réalisées de leur vivant : la résurrection apporterait ainsi la délivrance et la justice aux opprimés demeurés dans la fidélité à Dieu jusqu'à leur mort.

Giotto_di_Bondone_021

La situation politique de domination romaine de la Judée en ce premier siècle confortait également cette foi en l'avènement du royaume de Dieu... pour les justes.

A cet égard, la prédication de Jésus s'écarte des standards de l'époque : car ce n'est pas pour les justes qu'il prêche mais pour les pécheurs. Il appelle les rejetés, les marginaux, à le suivre. Sa mort elle-même le place dans cette catégorie. Ce n'est pas la mort d'un citoyen romain mais bien celle de quelqu'un mis au ban de la société, d'un misérable, d'un raté, soumis à un supplice infamant, celui de la croix.

Matthias_Gr_newald___The_Crucifixion___WGA10723

Ainsi, les disciples qui attendaient l'avènement du royaume de Dieu sont confrontés à la "descente aux enfers de leurs espérances". Tout ce en quoi ils croyaient a été crucifiés avec Jésus. Il ne reste que le désastre de l'échec.

Echec d'autant plus radical, destructeur que l'espérance avait été élevée.

EAlors qu'en est-il de ces "visions" de résurrection de la part des disciples ? Plus de 500 personnes, dit Paul, peuvent témoigner qu'ils ont vu le Christ vivant dans les 40 jours qui ont suivi son supplice. Paul lui-même a connu l'expérience de la rencontre avec Jésus sur le chemin de Damas, bien plus tard. Il sait de quoi il parle : cette expérience est si bouleversante pour lui, si réelle et tangible qu'il en fait la pierre angulaire sur laquelle repose la foi ; "s’il n’y a pas « la résurrection des morts », Christ non plus n’est pas ressuscité et si Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est vide, sans fondement, et vide aussi, sans fondement, votre confiance." écrit Paul dans l'épître aux Corinthiens.

Alors, que fait-on de cette résurrection ? Un mythe ? Mais la foi n'est-elle alors pas vaine ? Si l'on suit Paul, et bien d'autres après lui qui se sont appuyés sur ses écrits, on parvient nécessairement à la même conclusion. Les quatre évangiles laissent une large place au récit de la résurrection : belle unanimité qui en dit long sur l'importance accordée à ce que les rédacteurs considéraient comme un fait. Bien sûr, chacun le fait à sa manière, et l'évangéliste Matthieu qui n'est pas en reste dès qu'il s'agit de merveilleux, assortit la résurrection de Jésus d'autant de résurrections de "saints endormis", conformément aux croyances de l'époque.

Resurrection_dead_MNMA_DS_1893

En somme, comme on le voit, le vrai débat, qui n'a pas été soulevé par Elian Cuvillier, est la question de la vérité historique des faits. Une anecdote permettra peut-être de montrer où je veux en venir. Il m'a été rapporté qu'un pasteur avait dit un jour : "que se passera-t-il lorsqu'on découvrira le corps de Jésus ?" Je ne sais si ces paroles sont apocryphes ou non. Mais je crois que bien des Chrétiens se sont un jour posé la question de la réalité de la résurrection... et du choc que constituerait la preuve du contraire si on découvrait un corps avec le soupçon qu'il s'agît bien de celui de Jésus.

E

Ainsi, on peut se demander qui a le plus peur d'une telle découverte. Ceux qui la croient impossible parce qu'en contradiction avec les récits de résurrection ou ceux qui l'envisagent avec un arrière plan de doute, de désarroi car une telle révélation rendrait caduque le christianisme lui-même dès lors qu'on le fait reposer sur la résurrection de Jésus ?

EOn peut donc soupçonner que les voix de plus en plus nombreuses à mettre en doute la résurrection de Jésus, au sein même des églises chrétiennes, sont autant de tentatives de sauver ce qui peut l'être de l'héritage chrétien en le fondant sur d'autres bases plus difficiles à démolir. Au risque de vider le christianisme de son essence ! Insister sur le message d'amour de Jésus, par exemple, ne mange pas de pain : qui pourrait critiquer cela ? N'est-ce pas aussi une tentative de passer sous silence la difficile question de la résurrection ?

Pour ma part, j'ai choisi de croire en la résurrection comme fait historique : ce pari, je le fais avec la conscience aigüe qu'il ne colle pas avec ma formation scientifique et mathématique. Je préfère cette contradiction à la tentation de me dérober à une profession de foi partagée par les Chrétiens qui m'ont précédée.

Fabienne Chabrolin

 


Elian Cuvilier nous a proposé de lire 6 textes : le premier est un extrait de la première épître de Paul aux Corinthiens (50 ap JC). Les 4 suivants sont tirés des quatre évangiles et le dernier est un texte tiré de évangile apocryphe de Pierre (2ème ou 3ème siècle ap JC).

Chaque groupe devait proposer une étude comparative d'un des textes bibliques et du dernier texte apocryphe.

Je me suis intéressée à un groupe qui avait choisi de comparer le récit de l'évangile de Marc au texte de l'évangile de Pierre.

  1. Evangile de Marc, chapitre 16, versets 1 à 8 : Lorsque le sabbat fut passé, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates, pour venir l’embaumer. Le premier jour de la semaine, elles viennent au tombeau de bon matin, au lever du soleil. Elles disaient entre elles : Qui roulera pour nous la pierre de l’entrée du tombeau ? Levant les yeux, elles voient que la pierre, qui était très grande, a été roulée. En entrant dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche ; elles furent effrayées. Il leur dit : Ne vous effrayez pas ; vous cherchez Jésus le Nazaréen, le crucifié ; il s’est réveillé, il n’est pas ici ; voici le lieu où on l’avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée : c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. Elles sortirent du tombeau et s’enfuirent tremblantes et stupéfaites. Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.
  2. Evangile de Pierre, versets 35 à 44 : Or, dans la nuit où commençait le dimanche, tandis que les soldats montaient à tour de rôle la garde par équipe de deux, il y eut un grand bruit dans le ciel. Et ils virent les cieux s’ouvrir et deux hommes, brillant d’un éclat intense, en descendre et s’approcher du tombeau. La pierre, celle qui avait été poussée contre la porte, roula d’elle-même et se retira de côté. Et le tombeau s’ouvrit et les deux jeunes gens entrèrent. Alors, à cette vue, les soldats réveillèrent le centurion et les anciens, car eux aussi étaient là à monter la garde. Et, tandis qu’ils racontaient ce qu’ils avaient vu, à nouveau ils virent : du tombeau sortirent trois hommes, et les deux soutenaient l’autre, et une croix les suivait. Et la tête des deux atteignait jusqu’au ciel, alors que celle de celui qu’ils conduisaient par la main dépassait les cieux. Et ils entendirent une voix venue des cieux qui dit : "As-tu prêché à ceux qui dorment ?" Et on entendit une réponse venant de la croix : "Oui". Alors ils se mirent à débattre entre eux s’il fallait s’en aller et exposer ces faits à Pilate. Et tandis qu’ils réfléchissaient encore on vit les cieux s’ouvrir à nouveau, et un homme descendre et entrer dans le tombeau.

Ce qui a frappé les membres de ce groupe, c'est que, dans le premier texte, l'inattendu, le merveilleux frappe Marie de Magadala et Marie dans l'exercice de tâches concrètes : elles viennent au tombeau pour embaumer le corps de Jésus, un devoir dévolu aux femmes à cette époque. Elles ont apporté des aromates et se posent des questions terre à terre : qui leur roulera la pierre ? Elles savent qu'elle est lourde et difficile à bouger. C'est en levant les yeux - les tenaient-elles baissés pour assurer leurs pas ou par abattement ? Nul ne le sait - qu'elles constatent que cette pierre a été enlevée, que la tombe est béante. Elles entrent malgré tout et rencontre un jeune homme qui leur annonce la résurrection de Jésus. Leur peur est si grande qu'elles s'enfuient et ne disent rien à personne dans un premier temps.

Le second texte, quant à lui, est très différent : on y multiplie les descriptions précises du contexte merveilleux de la résurrection elle-même : en somme, ce texte comble un vide sur le making-of de la résurrection. Il y a du monde, au bord du tombeau : des soldats, un centurion, des anciens : une multitude de témoins. Une multitude aussi de signes tous plus spectaculaires les uns que les autres. Dans le style des récits apocalyptiques, on y voit des hommes si grands que leur tête atteint, voire dépasse, les cieux. La croix rend littéralement témoignage et des références aux récits évangéliques émaillent le texte : "ils virent les cieux s'ouvrir", "on vit un homme descendre et entrer dans le tombeau" ; à cet égard, comment ne pas voir une référence au jeune homme ou à l'ange des récits évangéliques canoniques ?... Or, ce qu'il est apparu aux membres du groupe, c'est qu'à vouloir décrire avec grand renfort de miracles spectaculaires cette résurrection, le texte passe à côté de l'émotion et de la sensibilité du texte de Marc : celui-ci, par ce qu'il ne dit pas - les circonstances de la résurrection de sont jamais évoquées - mais aussi par l'attention qu'il porte à ces femmes désemparées et orphelines du corps qu'elles venaient embaumer, ce texte, si attaché à décrire des faits, nous bouleverse et nous touche.