Tous migrants, tous Marseillais, les défis de la mémoire - déjeuner débat du 4 juin 2013 - L'invité du jour est Ramzi TADROS, Historien et chargé de mission d'Approches Cultures et Territoires, animateur du Réseau pour l'Histoire et la Mémoire des Immigrations et des Territoires.

 

Tous migrants, tous Marseillais, les défis de la mémoire

 

P1180153Ramzi Tadros est né en Egypte de parents palestiniens : enfant, il a suivi ses parents en Algérie où leur profession les appelait, pays dans lequel ils ont passé 5 ans. Si l'on ajoute que la famille de Ramzi Tadros appartenait à la minorité chrétienne en Egypte, qu'elle avait des origines grecques orthodoxes, on comprendra que cet historien habitant à Marseille depuis plus de 35 ans, et qui a obtenu la nationalité française, s'y entend pour nous promener dans des territoires dont les frontières sont brouillées par les destinées particulières.

C'est donc tout naturellement que Ramzi Tadros s'est tourné vers l'histoire, celle qui s'applique à comprendre, au-delà des statistiques et des grandes tendances, les motivations profondes des individus. D'abord intéressé par la Méditerranée, le hasard de la vie lui permet d'aborder l'histoire de l'immigration. C'est finalement en qualité de bibliothécaire qu'il peut assouvir sa passion de la transmission et orienter ses recherches vers l'histoire des immigrations. 

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L'histoire humaine est indissociable de l'histoire des immigrations. La mobilité des hommes est une constante. Aussi est-il curieux de voir que les mythes sur lesquels les nations ont construit leur identité ont presque toujours lissé les aspérités formées par les mouvements de population. Or, l'histoire de nos pays s'est construite par et avec l'apport de ces hommes et ces femmes, venus d'ailleurs broder de nouveaux motifs sur la trame locale. Leur histoire est souvent singulière et mérite qu'on s'y arrête. Quitte à aller à contre courant d'une tendance autrefois exclusive qui laissait peu de place aux particularismes.

A trop vouloir s'éloigner du terrain, à trop prendre de la distance, on risque de ne pas saisir l'épaisseur de l'humain. "Dézoomer" de manière excessive produit aussi cet éloignement de la vie des gens qui les conduit parfois à ne jamais se reconnaître dans ce que l'histoire raconte de leur propre destin.

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L'immigration a ainsi d'abord été appréhendée en termes quantitatifs : "combien sont-ils ?" Puis vient la question de leur force de travail : "où se sont-ils installés, dans quelles activités se sont-ils investis ?" Mais c'est oublier qu'ils apportaient dans leurs valises leur histoire, leur culture, leurs croyances.

Trois histoires permettent d'illustrer ce que Ramzi Tadros veut nous faire comprendre.

La première concerne l'enquête réalisée par le correspond du journal "Libération" à Montpellier, Pierre Daum : en 2005, il se rend à Arles pour écrire un papier sur la grève de Lustucru. Pour les besoins de son enquête, il visite le musée du riz en Camargue dans lequel il remarque des photos d'indochinois travaillant le riz. Intrigué par la présence de ces asiatiques si loin de leurs terres natales, il découvre leur histoire : ramenés de force en 1939 par l'Etat français pour compenser le manque de main d'oeuvre provoqué par la mobilisation, ces hommes ont été enrolés dans les poudreries françaises. La capitulation provoque la fermeture, à la demande des Nazis, de ces poudreries : ces travailleurs indochinois sont alors "loués" à des entreprises. Sans autre compensation que le gîte et le couvert sommaires ! Du travail forcé, en somme. C'est ainsi que les ouvriers des poudreries de Camargue ont été contraints d'implanter des rizières dans les marécages camargais. Certains d'entre eux ont été rapatriés après la guerre, d'autres sont restés en France.

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Le deuxième exemple choisi par Ramzi Tadros concerne la "Marche pour l'Egalité et contre le Racisme" en 1983, appelée ensuite par les médias "Marche des Beurs". Cette marche qui s'inspirait des initiatives de Martin Luther King et Gandhi avait été initiée par des militants lyonnais issus de l'immigration sur fond de percée du Front National lors d'élections locales et de brimades policières vis à vis d'immigrés. Cette marche a débuté à Marseille - lieu de débarquement des immigrés venant du Maghreb - et s'est poursuivie jusqu'à Paris. Les recherches menées par les historiens évoqués par Ramzi Tadros concernent le rôle et l'importance de Marseille dans cette Marche.

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Enfin, Ramzi Tadros évoque l'histoire singulière des Harkis accueillis à Ongles, près de Forcalquier (Alpes de Haute Provence) qui ont pu quitter l'Algérie et échapper à une mort probable grâce à la vigilance et à l'efficacité d'un officier français indigné par les consignes ordonnant l'abandon des Harkis en Algérie.

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Trois exemples qui montrent que les raisons de la présence d'immigrés en France peuvent être très diverses, singulières, et ne sauraient être résumées dans une approche purement statistique.

Le débat qui a suivi l'exposé de Ramzi Tadros était très animé. De nombreux auditeurs avaient une anecdote à partager : les récits d'immigration ne laissent pas indifférent, car chacun d'entre nous a un rapport plus ou moins proche avec l'immigration. Deux questions principales ont été traitées : "pourquoi est-on conduit à émigrer ?" et "qu'en est-il du retour ?"

Les raison d'émigrer, on l'a vu, ne relèvent pas toutes des mêmes causes : si la misère et la guerre expliquent certains départ, Ramzi Tadros rappellent qu'il faut une belle dose d'amour de la vie et de courage pour s'arracher à un monde familier et se jeter dans l'inconnu ! Quant au "retour", il tente parfois les générations suivantes. Mais il reste difficile, et n'est pas toujours possible. A cet égard, je citerai une anecdote raconté par un enfant d'immigré marocain il y a quelques années, sur l'antenne de France Culture : les Français d'origine marocaine seraient appelés les "Chez moi là-bas" par les Marocains, moquant ainsi leur propension à évoquer sans cesse la France lorsqu'ils sont en vacances au Maroc !

Je ne résiste pas au plaisir d'évoquer une anecdote amusante racontée par une auditrice enseignante. Elle a rapporté la réflexion d'une élève en visite à Versailles : "en fait, toutes les reines de France, c'était des immigrées comme moi !" Joli, n'est-ce pas ?

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Enfin, Ramzi Tadros a rappelé que le vivre-ensemble demandait un effort permanent : pour accueillir, pour être accueilli, pour se comprendre et s'entraider... Un combat pacifique qui doit être mené génération après génération, au gré des flux de populations, sans relâche, avec vigilance et bienveillance.

Un message d'optimisme et d'espoir, en somme !

Fabienne Chabrolin